Convoi mai 2002
Evaluation mai 2003
Convoi octobre 2003
Convoi mai 2004
Convoi nov. 2005

 
 



Notre quatrième convoi en novembre 2005
(Par Dalila Roelli)


Jeudi 24 novembre

La veille de notre départ. Tous les vols vers Amman avec Iraqui Airways affichent complets jusqu'au 30 novembre. L'approche du procès de S. Hussein (le 28 novembre) expliquerait en partie cet exode massif, il se trouve aussi que les dangers qui jalonnent la route Bagdad Amman poussent les gens à opter pour l'avion. A cause des prochaines élections, les attentats ont sensiblement augmenté. Nous en entendons les explosions mais nous ne pouvons toujours les localiser.

En Iraq, il y a 12 ou 14 chaînes de télévision et 172 quotidiens (sans compter les hebdomadaires). Beaucoup sont édités par des partis politiques ou religieux. Si nous ratons les nouvelles sur TV5 -ce qui est souvent le cas - nous n'avons aucune nouvelle de ce qui se passe en Irak et dans le monde.

Hier, un nouveau client est arrivé, un homme d'affaires chinois. L'après-midi, il fait du Tai-chi devant l'entrée de l'hôtel et le soir, il fait les cents pas dans le couloir…
Tout à l'heure, Hala est venue nous dire au revoir. Cette jeune femme, de père Irakien et de mère Iranienne, travaille pour les Américains. Elle est arrivée à la tombée de la nuit, tremblant comme une feuille, consciente du danger qu'elle court en travaillant pour l'occupant. J'ai été touchée qu'elle vienne quand même nous souhaiter bon voyage.

Nous avons passé notre journée à l'hôtel à régler les dernières modalités pour Abir et les problèmes de réservation d'avion. A 20h nous sommes allées au Palestine pour manger notre plat préféré " des spaghettis ". Notre unique repas de la journée. Pendant que nous attendions d'être servies, une vingtaine de journalistes sont arrivés. Ils se sont mis dans une salle à part. L'un d'eux s'est approché de nous pour nous inviter à partager leur repas. C'était l'équipe de la FOX qui fêtait la Thinksgivin. Une grande table avec de la dinde, des mets sucrés et salés, un vrai festin. Le " boss " parlait parfaitement français. Il a vécu en Algérie. Pendant la discussion, il a admis qu'ils étaient entièrement dépendants des journalistes locaux pour l'information. Ils ne quittent que rarement leurs appartements du Palestine pour se rendre dans la zone verte ou à l'aéroport.

Mofid, le Bangladeshi et Rafid, l'Irakien sont tristes d'apprendre que nous quittons Bagdad.
Ce soir, Mofid m'a encore raconté qu'il avait été arrêté par la police et avait passé 20 jours en prison avec 16 autres détenus. Quand le chef de la police avait demandé aux prisonniers de décliner leur confession, les chiites avaient été libérés sur le champ, les sunnites, eux, étaient enfermés dans une cellule. Quand Mofid a répondu " Je suis Bangladeshi ", ils l'ont enfermé avec les sunnites. Chaque jour, il leur demandait ce qu'il avait fait de mal, et chaque jour on lui répondait " Toi, tu manges et tu dors ". Un jour, le responsable de la filière est venu et l'a libéré contre une caution.
Ce soir, un espoir est né dans le cœur de Mofid. Il nourrit l'espoir de pouvoir rentrer chez lui. Rafid n'en est pas très convaincu, mais il m'a promis qu'il l'aiderait à partir. Le large sourire qu'affichait Mofid tout à l'heure, nous laisse croire qu'il va prendre son destin en main.

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Mercredi 23 novembre

Ce matin la route de " Bab Al-Shagi " a été fermée à cause de l'explosion d'une bombe à l'entrée du tunnel. Des spécialistes étaient en train de désamorcer deux autres. Haytham a du parquer sa voiture et faire -une fois de plus- le trajet à pied (un peu plus d'une heure).
Nous sommes allées chez Hanaa Edouard. Elle était inquiète de ne pas nous voir venir à l'heure. Nous ne pouvions pas l'avertir car il n'y avait pas de réseau. Les lignes téléphoniques sont souvent surchargées et les coupures de courant sont fréquentes. Actuellement, les gens ont 3 heures d'électricité par jour contre 4 heures en 2004. Haytham me racontait qu'en été - alors que la température avoisinait les 60 degrés à l'ombre - ils n'avaient que 2 heures d'électricité par jour.

Dans les locaux de l'association Al-Amal, nous avons retrouvé la Drs Fathya, professeur de physique nucléaire à l'université de Bagdad. Elle est aussi active dans le domaine associatif et veut créer un centre de couture pour les jeunes filles. Nous lui avons donné rendez-vous à notre hôtel jeudi à 10h.
Le chauffeur de Hanaa nous a emmenés (Yannick, Zina la secrétaire, Haytham et moi) à Kam-Sarah. Un quartier populaire à l'Est de Bagdad. Nous avons visité une école de coiffure pour femmes crée par Al Amal. Des jeunes filles et des femmes (dont certaines ont 40 ans) viennent y apprendre le métier en 6 semaines pour la modique somme de 10$. Leur diplôme de coiffeuse - esthéticienne en poche, ces femmes pourront travailler chez elles. Beaucoup de clientes viennent se faire coiffer ici, car les prix (très raisonnables) sont à la portée de nombreuses femmes. Les Irakiennes sont très coquettes !

Plusieurs communautés cohabitent dans le quartier Kam Sarah. On y trouve des arméniens, des chrétiens, des chiites sistani, des chiites sadry, des chiites wa'ili et des sunnites. Tous les soirs entre 18h et 19h, les femmes du quartier se retrouvent pour boire le thé et échanger des nouvelles. Ici, les mariages sont souvent mixtes, les habitants sont solidaires et les femmes se sentent en sécurité. Yusra nous disait que si l'une de ses filles mariées l'appelait à 2h du matin, elle n'hésiterait pas à se rendre chez elle, seule et à pied, malgré le couvre feu (de 23h à 4h), chose impensable dans le centre de Bagdad.
Yusra, la cinquantaine, a une licence en sciences politiques. Mère de 11 enfants, dont huit filles, elle est pleine d'énergie. C'est elle qui dirige l'école de coiffure. Son vrai nom était Cuba (?!) mais elle a préféré le changer pour Yusra. Elle a eu la drôle d'idée de donner à ses huit filles des prénoms on ne peut plus étonnants :
1- Tadamon :Solidarité
2- Shooub : Peuples
3- Asia : Asie
4- Ifriquia : Afrique
5- Kifah : Combat
6- Tahrir : Libération, Indépendance.
7- Bina' : Construction
8- Salam : Paix
9- Taqaddom : Progrès
Chacune de ses filles a étudié une branche différente, l'aînée est gynécologue, la deuxième est ingénieur, la troisième est dentiste, etc.…
Yusra ne se contente pas de diriger l'école, tous les vendredis après-midi, elle reçoit les femmes du quartier pour leur enseigner le droit civique, et à la fin de notre entretien, elle allait encore s'occuper d'un homme de 60 ans, handicapé suite aux tortures subies dans les geôles de l'ancien régime.

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Mardi 22 novembre


Aujourd'hui nous sommes restées bloquées à l'hôtel jusqu'à 14h. Les partisans des forces de Badr sont descendus dans la rue pour protester contre les accusations selon lesquelles ils pratiqueraient des arrestations arbitraires et des tortures (suite à la découverte de 178 prisonniers par les Américains dans un immeuble à Karrada dans le centre de Bagdad). Dès 8h tout le secteur de la place Al Firdaous (où se trouvait la statue de Saddam Hussein) était bouclé, créant de monstres embouteillages. Notre chauffeur est resté coincé et n'a pu arriver que vers 13h à pied ! Il a été obligé de laisser sa voiture à plusieurs km de l'hôtel.
Notre rendez-vous avec Hanaa Edouard a été repoussé d'une heure, le temps que la circulation reprenne.
Entre deux, nous devions récupérer une valise que nous avions laissée chez un ami avant de partir à Arbil. L'ami en question n'a pu franchir les check points pour nous la ramener. Je lui ai suggéré de la laisser dans un bureau de poste à 600m de l'hôtel. Comme nous n'avions pas de véhicule, nous sommes allées à pied. Après 20m à peine, des gardes Irakiens nous ont barré la route. Devant notre insistance, ils nous ont dit que si nous faisions dix mètres de plus, nous risquions d'être tuées par les Américains ( ?!). Effectivement des soldats américains se tenaient non loin de là. Qu'à cela ne tienne ! Yannick est allée expliquer notre problème aux Américains posté 10m en arrière. L'un d'eux a daigné nous escorter jusqu'au check point suivant sous les yeux des gardes armés. Il a expliqué notre cas à un mercenaire sud-africain qui, de mauvaise grâce, a accepté de nous laisser passer. Nous sommes arrivées au bureau, encadrées par un soldat irakien et un garde en civil. Je vous laisse imaginer la frayeur des deux employés en voyant des soldats ouvrir brusquement la porte et entrer sans y être invités !
" Bonjour Mimo ! " Ai-je crié pour rassurer l'employé Erythréen surpris de voir un tel cortège. Nous avons décliné son invitation à boire le thé : " nos gardes " devaient retourner à leurs postes. Nous y retournerons une autre fois par un autre chemin -certes plus long-, mais moins compliqué.
Au retour, le mercenaire a ordonné qu'on fouille notre valise et s'est éloigné " dans le cas où il y aurait une bombe "… Quelle histoire pour aller chercher une valise qui se trouve à quelques encablures de notre hôtel !
Mimo (je ne lui connais pas d'autre nom) est Erythréen. Il y a quelques années, il a fuit la guerre qui ravageait son pays pour demander l'asile politique en Irak. Aujourd'hui sans papier, il est à nouveau condamné à vivre dans un pays en guerre.

Comme convenu, nous sommes allées chez Hanaa Edouard. Nous avons pu discuter du centre pour femmes que ABIR veut créer en Irak. Il n'y a pas de meilleure référence que l'association Al Amal, dont elle est la cofondatrice. Après avoir discuté des points essentiels et des modalités de la mise en place du centre nous nous sommes retirées pour la laisser se reposer. Elle vient de faire le trajet Arbil-Bagdad en voiture dans des conditions difficiles.

De retour à l'hôtel, nous avons discuté avec Mofid, l'employé " Bangladeshi ", pour comprendre ce qui l'a poussé à venir travailler à Bagdad. C'était laborieux, car il parlait un anglais truffé de mots en arabe. Nous avons fini par comprendre qu'il travaillait pour une filière qui fournit une main d'œuvre bon marché pour les pays du Moyen-Orient. Son employeur Jordanien l'a appelé un jour pour lui annoncer qu'il devait aller travailler à Bagdad. Il a accepté. Il ignorait que Bagdad se trouvait en Irak !
Auparavant, Mofid travaillait dans un autre hôtel qui avait été visé par une voiture piégée. Manque de pot, à peine muté à l'hôtel Al Andalous, il y a eu les attentats contre le Palestine. Le souffle de la déflagration a fait exploser les vitres des bâtiments aux alentours (dont l'Andalous) et il s'est retrouvé en train de nettoyer les dégâts...
Mofid voudrait partir, mais il a signé un contrat d'une année. Le billet pour le Bengladesh coûte 700$. Nous lui avons proposé de l'aider s'il voulait rentrer chez lui, mais son passeport lui a été confisqué par son employeur. OK, on pourra négocier avec ce dernier pour qu'il le laisse partir. Non, ce n'est pas si simple : si le contrat est cassé, Mofid ne pourra pas réclamer son salaire. Pire, il ne pourra pas quitter l'Irak, parce qu'il n'a pas reçu de visa d'entrée. Il se trouve dans une situation illégale et ne pourra sortir du territoire irakien qu'avec le consentement de son employeur en novembre 2006.
D'ici là, Mofid devra travailler 15h par jour, ne quittera l'hôtel que pour aller chez le coiffeur (à condition d'être accompagné par un autre employé) et devra se contenter de 150$ par mois, qu'il ne touchera qu'au terme de son contrat.

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Lundi 21 novembre

Haytham, notre chauffeur, est arrivé avec1 h de retard. Il avait pourtant quitté son domicile 4h auparavant. 4h (dont 3 heures dans de la file d'attente pour s'approvisionner en essence) pour un trajet qu'il aurait du faire en 20mn. Bagdad connaît depuis une crise de carburant. C'est un comble pour un pays qui détient la 2ème richesse pétrolière du monde. Afin de parer à cette crise ainsi qu'aux problèmes de la circulation, les voitures dont le numéro de plaques se termine par un chiffre pair circulent les jours impairs et vice-versa. Les taxis et les bus n'obéissent pas à cette règle.
Les contrôles de police ainsi que le passage des convois militaires -américains ou irakiens- créent des embouteillages qui mettent les nerfs en boule. Les militaires ont l'autorisation de tirer sur les véhicules qui s'approchent de leurs convois. Les automobilistes ralentissent pour rester à une distance de 100m de ces engins de la mort et avancent lentement créant ainsi des embouteillages dangereux. C'est la raison pour laquelle lorsqu'une voiture piégée visant la police ou l'armée explose, le plus grand nombre de victimes sont des civiles.

En plus de la police et des militaires, il existe une autre formation armée : des "rambos" musclés et cagoulés, armés jusqu'aux dents, qui ont la permission de tirer sans sommation et sont à l'abri des sanctions. Tout ce qu'on sait, c'est qu'ils travaillent au 6ème étage, au Ministère de l'Intérieur. Ils entrent dans tous les bâtiments sans décliner leur identité comme le fait le reste des mortels en Irak. Ils sillonnent la ville à bord de leurs 4x4 et se mettent en travers de la route, les yeux et les armes menaçants, ce qui a pour effet de me figer le sang. Personne n'ose plus avancer sans l'autorisation des cagoulés.

Une femme avec qui j'ai discuté à Arbil m'a fait part d'une constatation qui vaut ce qu'elle vaut : " lorsque Hariri a été tué, le monde entier s'est indigné et a réclamé une enquête, mais lorsque des dizaines d'Irakiens se font tuer chaque jour, personne n'a levé le petit doigt ou émis la moindre protestation contre ces crimes !! "

Ce matin, nous sommes allées à l'ambassade suisse pour signaler notre présence sur le territoire irakien. Sylvana, secrétaire chrétienne que j'ai connue en 2003 alors qu'elle travaillait pour Médecins du Monde, m'a accueillie avec bonheur. J'ai remarqué son air défait et j'ai pu lire la tristesse dans ses yeux. Elle m'a appris que son fils aîné, Fadi, a été tué par balles. Il était en compagnie de son cousin et de deux autres amis. Ils venaient d'apprendre qu'ils avaient réussi leurs examens finaux à l'université, et voulaient fêter l'évènement. Les amis et les collègues de Sylvana l'appelaient (selon la coutume orientale) Oum Fadi, c'est à dire la mère de Fadi. Personne n'ose plus l'appeler ainsi. Elle est devenue tout simplement Sylvana.

Haytham, notre chauffeur, m'a parlé de sa tante qui nous avait reçues en 2004. Elle a été professeur à l'université de Bagdad pendant des années. Cette femme qui a lutté contre le harcèlement du parti Baath a vu sa fille et son mari se faire descendre dans leur voiture par des hommes armés qui ont aussitôt pris la fuite. L'époux avait été contacté auparavant par les forces de Badr, mais après avoir assisté à l'une de leurs réunions, il avait refusé d'en faire partie.

Vendredi 18novembre, nous avons été réveillées par deux explosions dans le quartier. Deux voitures piégées ont explosé dans le quartier Karrada non loin de notre hôtel. L'une des voitures a explosé devant l'hôtel Al Hamra et n'a fait -fort heureusement- que des dégâts matériels, l'autre a sauté devant un immeuble appartenant apparemment aux forces de Badr.
Dans ce dernier bâtiment, les Américains avaient découvert il y a peu de temps, 178 prisonniers, anciens militaires ou fonctionnaires sous Saddam. Ils portaient des traces de tortures et de brûlures. Les photos dans les journaux locaux montrent des visages tuméfiés et des corps lacérés. Des cadavres défigurés et méconnaissables faisaient partie de cette macabre découverte.
Al Hakim, le ministre de l'intérieur, - d'origine iranienne dont on dit qu'il est lié aux Forces de Badr- a minimisé la chose et a déclaré à la télévision irakienne qu'il n'était au courant que de 7 détentions. Les Irakiens et surtout les dignitaires religieux sunnites ont demandé des éclaircissements à ce sujet et ont exigé une enquête, mais les Américains font la sourde oreille.

Sur la scène irakienne, il existe plusieurs factions impliquées dans le chaos ambiant :
- Les forces de Badr -chiites- soutenues par l'Iran.
- L'armée d'Al Mahdi -chiite- rattachée à Moqtada Sadr.
- La résistance qui regroupe des sunnites et des chiites, tous d'anciens militaires baathistes.
- Les factions wahhâbites dont certaines se proclament du mouvement d'Abu Mosaab Zarquaoui, -que les Irakiens doutent de son existence dans leur pays, un cheikh chiite l'a déclaré mort il y a quelques mois dans le nord de l'Irak.
- Quelques brigands qui enlèvent des civils irakiens (des femmes, des hommes et même des enfants) et qui réclament des rançons selon les moyens financiers des familles.
-Des groupes spécialisés dans l'enlèvement des étrangers (comme Florence Aubenas) et dont la rançon sert à financer les partis politiques qui sont nombreux.

Les enlèvements et les assassinats d'étrangers ont fait fuir les occidentaux. Les journalistes présents en Irak sont en majorité anglo-saxons, bon nombre d'entre eux sont " embeded " dans les forces de la coalition. Ils restent calfeutrés dans des hôtels bien gardés et envoient des caméramans locaux pour les prises de vue.
Il est impossible pour les journalistes de faire leur travail correctement. D'une part, ils ont raison, à quoi bon s'exposer pour écrire des articles que peu de gens liront en fin de compte et que beaucoup de journaux refuseront parce qu'ils préfèrent acheter des dépêches bon marché à des agences de presse qui se cloître dans les hôtels !
Le revers de la médaille est que l'opinion générale, mal informée, se simplifie la tâche en se disant que c'est une guerre civile entre Irakiens alors qu'en réalité c'est beaucoup plus complexe. Il faut souligner qu'il n'y a pas (encore) de guerre civile.


Les attentats et le chaos régnant arrangent beaucoup de monde. Les Américains sont là, comme tout le monde le sait, pour des raisons économiques et stratégiques. Israël travaille dans l'ombre pour je ne sais quel intérêt. L'hôtel Bagdad a été racheté par des Israéliens qui l'occupent. Les Iraniens ayant réussi à mettre l'un des leurs dans le gouvernement infiltrent tous les milieux par l'intermédiaire des forces de Badr qu'ils financent. Les pays du Golf ont aussi un intérêt à ce que le désordre perdure, désordre qui minimise le rôle de l'Irak au sein de l'OPEP, sans compter la Syrie qui soutiendrait la résistance et aussi -dit-on- des groupuscules responsables de certains attentats.

Intellectuels, médecins, hauts fonctionnaires de l'ancien gouvernement et chrétiens sont harcelés, menacés et même tués quotidiennement. Certains ont pu quitter le pays, d'autres continuent à vivre, la peur au ventre et ne dorment que d'un œil.

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Dimanche 20 novembre

Arbil se trouve à 500km au nord de Bagdad. C'est une petite ville animée. La circulation y est normale, les gens sont détendus et semblent insouciants. Beaucoup d'agents de police postés un peu partout. Des femmes et des jeunes filles voilées ou non, se promènent et font les boutiques. Loin d'elles les peurs que peuvent ressentir leurs compatriotes Bagdadiennes.
Les enfants rentrent de l'école sans être accompagnés.
Nous avons passé la matinée du samedi au congrès des femmes irakiennes (La femme garante de paix et de stabilité), organisé par l'UNIFEM (United Nations Developpement Fund for Women). Toutes les ONG et associations œuvrant pour les droits des femmes étaient présentes. 250 femmes étaient venues de tous les gouvernorats. Parmi elles, des députées, des membres du Conseil National. Des personnalités comme Mme Barwin Babakr, ministre de l'industrie du Kurdistan, Mme Missoun Damlouji, procureur du ministère de la culture à Bagdad, Dr Shilan Sherif, directrice générale au ministère du travail et des affaires sociales au Kurdistan et bien d'autres femmes occupant des postes élevés dans le secteur public.
Le congrès se tenait dans un cadre fort agréable, un site calme à 20 km de Arbil.
Des femmes de toutes obédiences ethniques, religieuses et sociales y participaient. Certaines étaient là pour répondre aux nombreuses questions de leurs consœurs, les autres étaient là pour faire entendre leurs voix.

Madame Halima Hamid En-Naïmi, députée d'Al Anbar (communément appelé le triangle sunnite), gouvernorat cible de multiples attaques américaines m'a décrit succinctement la situation dans sa région:

" Notre région à majorité sunnite, est constamment bombardée par les Américains. La semaine passée 5 femmes ont été tuées alors qu'elles vaquaient à leurs occupations quotidiennes.
- Des bombardements ont détruit deux maisons. Dans l'une, deux vieilles sœurs fabriquaient du pain, dans l'autre, une mère aidait sa fille à préparer son mariage.
- La directrice d'une école, venue tôt le matin pour travailler dans son établissement, est tombée sous les tirs d'un soldat américain, il l'a prise pour une terroriste.
Il faut dire que les Américains se sont installés sur les toits des écoles.
- 7 étudiants venus à Bagdad dans le but de s'acheter des habits pour la cérémonie de fin d'année de remise du baccalauréat ont été tués par balles par des Américains.
-Il est interdit d'avoir des ordinateurs chez-soi dans toute cette région.
- Les maisons sont souvent saccagées par les nombreuses fouilles effectuées par des soldats américains.
- Lorsque les rebelles tirent sur les positions américaines, ils le font depuis des voitures ou des camions et quittent aussitôt les lieux. En guise de riposte, l'armée américaine lance des bombes sur l'endroit d'où sont parties les attaques, résultat, ce sont des civils qui sont touchés.
- La vie à l'Anbar est insupportable. Les gens sont constamment arrêtés et fouillés. Les hommes sont fréquemment arrêtés de façon arbitraire pour être interrogés.
- Les jeunes, eux, évitent de sortir pour ne pas êtres importunés par les Américains ou enrôlés par les forces de Badr", a-t-elle encore précisé.

Les forces de Badr (ailes rebelles iraniennes) persécutent les habitant partout en Irak : Sunnites, anciens fonctionnaires et anciens soldats ainsi que celles qui militent pour les droits droit des femmes.

Une journaliste de KUT (ville proche de la frontière iranienne) travaillait pour la chaîne américaine ABC. Elle écrivait des articles anodins, sans aucune tendance politique ou religieuse. Elle avait reçu plusieurs menaces de la part des Forces de Badr. Célibataire, vivant avec sa mère et ses trois sœurs, elle a du abandonner son travail, sa seule source de revenu.

La majorité des Irakiennes que j'ai rencontrées, ont voté contre la constitution. Non pas qu'elle soit mauvaise, - elle contient des articles positifs-, mais les droits des femmes y sont bafouées :
La femme doit désormais vivre sous la loi islamique. Chaque communauté, doit gérer les droits concernant les Statuts personnels selon ses dogmes. Vers quelle autorité se tourner lors de mariages mixtes (et ils sont nombreux) en cas litiges ?
Les crimes d'honneur (on en connaît les dégâts) sont désormais instaurés…

Retour à Bagdad : La situation s'est encore détériorée, depuis 2004. Pour sortir dans la rue, nous sommes dorénavant obligées de porter l'abaya. Chose que j'ai refusé jusqu'ici, par solidarité avec les Irakiennes qui refusent de se soumettre à cette volonté dictée par une religion qui n'est pas la leur ou tout simplement par choix personnel.
Les femmes non couvertes se font agresser, les salons de coiffures sont la cible de barbares, qui les considèrent comme des lieux de perdition. Même les salons de coiffure pour homme sont attaqués, parce qu'on y pratique l'épilation des joues au moyen d'un fil (c'est une coutume ancestrale pratiquée dans les pays de culture orientale).
Ce soir, nous sommes allées à l'hôtel Palestine pour nous restaurer, car dans le nôtre, la cuisine est fermée. A l'entrée, on voit les traces des attentats. Le plafond est détruit : des bouts de ferrailles et des fils électriques pendent, les vitres sont scotchées, l'ambiance est lugubre. Fini, les hordes de journalistes et de reporters qui sillonnaient le hall de l'hôtel. Terminé, le brouhaha des conversations animées dans toutes les langues : un silence de mort.
Le Sheraton, se tient droit, toutes lumières éteintes, sans aucune trace de vie. Idem pour les hôtel Al-Fanar et Ar-Rabi, de part et d'autre du notre.

Pour l'instant nous sommes les seules clientes de l'hôtel. Un peu de chaleur dans ce monde de brutes. Quelques visages connus jadis me reçoivent comme un membre de leur famille. Nous parlons avec nostalgie de l'époque où l'hôtel affichait " complet ". Nous évoquons quelques souvenirs de personnes disparues ou congédiées. Il n'y a plus de travail pour tout le monde. Pourtant un tout jeune employé, Mofid, qui a débarqué du Bengladesh il y a quelques mois, semble heureux. Il ne quitte jamais l'hôtel de peur d'être kidnappé. Dans quel enfer vivait-il dans son pays, pour apprécier celui de Bagdad ?

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Vendredi 18 novembre

Après 2 semaines d’attente à Amman, nous avons enfin obtenu nos visas. 2 semaines dans une ville qui est tout sauf attrayante. Le froid, la circulation infernale et l’architecture quelconque font de Amman l’une des villes les plus laides qui puissent exister. Les derniers attentats contre des hôtels, la semaine dernière, ont fait régner un climat tendu. En ce moment, il ne fait pas bon d’être Irakien en Jordanie, - malgré le discours modérateur du roi Abdallah.

Apparemment, le phénomène qui faisait de chaque arabe -ou musulman- un terroriste après le11 septembre n’a pas servi de leçon pour ne pas céder aux amalgames faciles.
J’ai assisté à des manifestations contre les attentats. De jeunes Jordaniens, portant le drapeau national et leurs keffiehs rouges et blanches à l’envers (synonyme de colère et de vengeance) scandaient des slogans contre Zarquaoui, l’enfant maudit du pays.
Pendant les manifs des étudiants -auxquelles participaient notamment des Irakiens- certains slogans réclamaient le départ des ressortissants Irakiens devenus désormais « suspects ».

A l’ambassade irakienne, un vieil homme se plaignait d’avoir été arrêté et interrogé par les services secrets et le cas ne semble pas unique.

Si le visa ne nous a pas été donné rapidement ce n’est du qu’à la lenteur, je dirais même au chaos bureaucratique qui règne dans les administrations irakiennes. Deux fax n’ont jamais été retrouvés et les formulaires que nous avons dûment remplis ont été perdus dans les locaux mêmes de l’ambassade.

Pour se rendre en Irak, mieux vaut s’y rendre en avion. Un chauffeur Irakien que j’ai rencontré à Amman, ne voulait pas nous prendre car il craignait pour notre sécurité.
Il m’a expliqué qu’à la douane, des hommes étaient chargés de repérer les étrangers qui se présentent aux contrôles pour donner des renseignements à leurs acolytes par portables. Une manière de signaler les voyageurs qui ont de l’argent ou les étrangers qui peuvent être kidnappés.

Malgré son âge respectable, ce chauffeur fait le trajet Bagdad-Amman-Bagdad 3 à 4 fois par semaine. Il doit nourrir sa femme et ses 15 petits enfants… ses trois fils, pères de famille et chauffeurs, comme lui, ont été arrêtés par les autorités américaines. Il n’est pas rare de voir des innocents incarcérés par la coalition ou les autorités irakiennes, ce qui justifie les salaires des délateurs.

L’avion (un Boeing 727) de Iraqui Airways était plein. On m’avait parlé d’un atterrissage en vrille, j’étais morte de peur à cette idée. Il n’en était rien. L’équipage de cabine ainsi que les pilotes sont Irakiens. Le était vol agréable, malgré un retard d’1 heure et demie à cause du brouillard à l’aéroport de Amman.

Aucun véhicule particulier n’entre dans le périmètre de l’aérodrome de l’aéroport international de Bagdad. Un service de taxi rattaché à l’aéroport emmène les passagers jusqu’à leur destination et se charge de chercher les voyageurs qui prennent l’avion à leur domicile.

La route de l’aéroport, appelée encore récemment « la route de la mort », tant les attentats y étaient fréquents, est devenue une zone sécurisée par l’armée américaine, enfin un bon point pour les soldats de l’oncle Sam.

En arrivant à l’hôtel, je retrouve des personnes que j’ai connues lors de mes derniers voyages. Mais l’équipe est très restreinte. Ils ne sont plus que trois, alors qu’ils étaient plus d’une quinzaine en 2004.
Les clients se font rares. Même l’hôtel Palestine et le Sheraton sont presque vides. Tous les journalistes ont déserté la région où le couvre feu a été instauré dés la nuit tombée. Quiconque passe par là, risque de se faire arrêter et passer la nuit au poste.
Nous sommes pratiquement les seules clientes de l’hôtel. Quelques chambres sont louées par des chaînes de télévision qui les utilisent comme bureaux.

Dès notre arrivée, j’ai contactée Hanaa Edouard qui se faisait du souci pour nous à cause du retard de notre avion. Elle est la seule personne qui a été heureuse de savoir qu’on allait enfin pouvoir venir. Tous les autres étaient et sont inquiets pour notre sécurité. Effectivement Hanaa Edouard n’est pas une femme comme les autres.

Demain, ou plutôt tout à l'heure, nous partons ARBIL…

 
     
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