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Notre quatrième convoi en novembre
2005
(Par Dalila Roelli)
Jeudi 24 novembre
La veille de notre départ. Tous les vols vers Amman avec
Iraqui Airways affichent complets jusqu'au 30 novembre. L'approche
du procès de S. Hussein (le 28 novembre) expliquerait en
partie cet exode massif, il se trouve aussi que les dangers qui
jalonnent la route Bagdad Amman poussent les gens à opter
pour l'avion. A cause des prochaines élections, les attentats
ont sensiblement augmenté. Nous en entendons les explosions
mais nous ne pouvons toujours les localiser.
En Iraq, il y a 12 ou 14 chaînes de télévision
et 172 quotidiens (sans compter les hebdomadaires). Beaucoup sont
édités par des partis politiques ou religieux. Si
nous ratons les nouvelles sur TV5 -ce qui est souvent le cas -
nous n'avons aucune nouvelle de ce qui se passe en Irak et dans
le monde.
Hier, un nouveau client est arrivé, un homme d'affaires
chinois. L'après-midi, il fait du Tai-chi devant l'entrée
de l'hôtel et le soir, il fait les cents pas dans le couloir
Tout à l'heure, Hala est venue nous dire au revoir. Cette
jeune femme, de père Irakien et de mère Iranienne,
travaille pour les Américains. Elle est arrivée
à la tombée de la nuit, tremblant comme une feuille,
consciente du danger qu'elle court en travaillant pour l'occupant.
J'ai été touchée qu'elle vienne quand même
nous souhaiter bon voyage.
Nous avons passé notre journée à l'hôtel
à régler les dernières modalités pour
Abir et les problèmes de réservation d'avion. A
20h nous sommes allées au Palestine pour manger notre plat
préféré " des spaghettis ". Notre
unique repas de la journée. Pendant que nous attendions
d'être servies, une vingtaine de journalistes sont arrivés.
Ils se sont mis dans une salle à part. L'un d'eux s'est
approché de nous pour nous inviter à partager leur
repas. C'était l'équipe de la FOX qui fêtait
la Thinksgivin. Une grande table avec de la dinde, des mets sucrés
et salés, un vrai festin. Le " boss " parlait
parfaitement français. Il a vécu en Algérie.
Pendant la discussion, il a admis qu'ils étaient entièrement
dépendants des journalistes locaux pour l'information.
Ils ne quittent que rarement leurs appartements du Palestine pour
se rendre dans la zone verte ou à l'aéroport.
Mofid, le Bangladeshi et Rafid, l'Irakien sont tristes d'apprendre
que nous quittons Bagdad.
Ce soir, Mofid m'a encore raconté qu'il avait été
arrêté par la police et avait passé 20 jours
en prison avec 16 autres détenus. Quand le chef de la police
avait demandé aux prisonniers de décliner leur confession,
les chiites avaient été libérés sur
le champ, les sunnites, eux, étaient enfermés dans
une cellule. Quand Mofid a répondu " Je suis Bangladeshi
", ils l'ont enfermé avec les sunnites. Chaque jour,
il leur demandait ce qu'il avait fait de mal, et chaque jour on
lui répondait " Toi, tu manges et tu dors ".
Un jour, le responsable de la filière est venu et l'a libéré
contre une caution.
Ce soir, un espoir est né dans le cur de Mofid. Il
nourrit l'espoir de pouvoir rentrer chez lui. Rafid n'en est pas
très convaincu, mais il m'a promis qu'il l'aiderait à
partir. Le large sourire qu'affichait Mofid tout à l'heure,
nous laisse croire qu'il va prendre son destin en main.
.............
Mercredi 23 novembre
Ce matin la route de " Bab Al-Shagi " a été
fermée à cause de l'explosion d'une bombe à
l'entrée du tunnel. Des spécialistes étaient
en train de désamorcer deux autres. Haytham a du parquer
sa voiture et faire -une fois de plus- le trajet à pied
(un peu plus d'une heure).
Nous sommes allées chez Hanaa Edouard. Elle était
inquiète de ne pas nous voir venir à l'heure. Nous
ne pouvions pas l'avertir car il n'y avait pas de réseau.
Les lignes téléphoniques sont souvent surchargées
et les coupures de courant sont fréquentes. Actuellement,
les gens ont 3 heures d'électricité par jour contre
4 heures en 2004. Haytham me racontait qu'en été
- alors que la température avoisinait les 60 degrés
à l'ombre - ils n'avaient que 2 heures d'électricité
par jour.
Dans les locaux de l'association Al-Amal, nous avons retrouvé
la Drs Fathya, professeur de physique nucléaire à
l'université de Bagdad. Elle est aussi active dans le domaine
associatif et veut créer un centre de couture pour les
jeunes filles. Nous lui avons donné rendez-vous à
notre hôtel jeudi à 10h.
Le chauffeur de Hanaa nous a emmenés (Yannick, Zina la
secrétaire, Haytham et moi) à Kam-Sarah. Un quartier
populaire à l'Est de Bagdad. Nous avons visité une
école de coiffure pour femmes crée par Al Amal.
Des jeunes filles et des femmes (dont certaines ont 40 ans) viennent
y apprendre le métier en 6 semaines pour la modique somme
de 10$. Leur diplôme de coiffeuse - esthéticienne
en poche, ces femmes pourront travailler chez elles. Beaucoup
de clientes viennent se faire coiffer ici, car les prix (très
raisonnables) sont à la portée de nombreuses femmes.
Les Irakiennes sont très coquettes !
Plusieurs communautés cohabitent dans le quartier Kam Sarah.
On y trouve des arméniens, des chrétiens, des chiites
sistani, des chiites sadry, des chiites wa'ili et des sunnites.
Tous les soirs entre 18h et 19h, les femmes du quartier se retrouvent
pour boire le thé et échanger des nouvelles. Ici,
les mariages sont souvent mixtes, les habitants sont solidaires
et les femmes se sentent en sécurité. Yusra nous
disait que si l'une de ses filles mariées l'appelait à
2h du matin, elle n'hésiterait pas à se rendre chez
elle, seule et à pied, malgré le couvre feu (de
23h à 4h), chose impensable dans le centre de Bagdad.
Yusra, la cinquantaine, a une licence en sciences politiques.
Mère de 11 enfants, dont huit filles, elle est pleine d'énergie.
C'est elle qui dirige l'école de coiffure. Son vrai nom
était Cuba (?!) mais elle a préféré
le changer pour Yusra. Elle a eu la drôle d'idée
de donner à ses huit filles des prénoms on ne peut
plus étonnants :
1- Tadamon :Solidarité
2- Shooub : Peuples
3- Asia : Asie
4- Ifriquia : Afrique
5- Kifah : Combat
6- Tahrir : Libération, Indépendance.
7- Bina' : Construction
8- Salam : Paix
9- Taqaddom : Progrès
Chacune de ses filles a étudié une branche différente,
l'aînée est gynécologue, la deuxième
est ingénieur, la troisième est dentiste, etc.
Yusra ne se contente pas de diriger l'école, tous les vendredis
après-midi, elle reçoit les femmes du quartier pour
leur enseigner le droit civique, et à la fin de notre entretien,
elle allait encore s'occuper d'un homme de 60 ans, handicapé
suite aux tortures subies dans les geôles de l'ancien régime.
...........
Mardi 22 novembre
Aujourd'hui nous sommes restées bloquées à
l'hôtel jusqu'à 14h. Les partisans des forces de
Badr sont descendus dans la rue pour protester contre les accusations
selon lesquelles ils pratiqueraient des arrestations arbitraires
et des tortures (suite à la découverte de 178 prisonniers
par les Américains dans un immeuble à Karrada dans
le centre de Bagdad). Dès 8h tout le secteur de la place
Al Firdaous (où se trouvait la statue de Saddam Hussein)
était bouclé, créant de monstres embouteillages.
Notre chauffeur est resté coincé et n'a pu arriver
que vers 13h à pied ! Il a été obligé
de laisser sa voiture à plusieurs km de l'hôtel.
Notre rendez-vous avec Hanaa Edouard a été repoussé
d'une heure, le temps que la circulation reprenne.
Entre deux, nous devions récupérer une valise que
nous avions laissée chez un ami avant de partir à
Arbil. L'ami en question n'a pu franchir les check points pour
nous la ramener. Je lui ai suggéré de la laisser
dans un bureau de poste à 600m de l'hôtel. Comme
nous n'avions pas de véhicule, nous sommes allées
à pied. Après 20m à peine, des gardes Irakiens
nous ont barré la route. Devant notre insistance, ils nous
ont dit que si nous faisions dix mètres de plus, nous risquions
d'être tuées par les Américains ( ?!). Effectivement
des soldats américains se tenaient non loin de là.
Qu'à cela ne tienne ! Yannick est allée expliquer
notre problème aux Américains posté 10m en
arrière. L'un d'eux a daigné nous escorter jusqu'au
check point suivant sous les yeux des gardes armés. Il
a expliqué notre cas à un mercenaire sud-africain
qui, de mauvaise grâce, a accepté de nous laisser
passer. Nous sommes arrivées au bureau, encadrées
par un soldat irakien et un garde en civil. Je vous laisse imaginer
la frayeur des deux employés en voyant des soldats ouvrir
brusquement la porte et entrer sans y être invités
!
" Bonjour Mimo ! " Ai-je crié pour rassurer l'employé
Erythréen surpris de voir un tel cortège. Nous avons
décliné son invitation à boire le thé
: " nos gardes " devaient retourner à leurs postes.
Nous y retournerons une autre fois par un autre chemin -certes
plus long-, mais moins compliqué.
Au retour, le mercenaire a ordonné qu'on fouille notre
valise et s'est éloigné " dans le cas où
il y aurait une bombe "
Quelle histoire pour aller
chercher une valise qui se trouve à quelques encablures
de notre hôtel !
Mimo (je ne lui connais pas d'autre nom) est Erythréen.
Il y a quelques années, il a fuit la guerre qui ravageait
son pays pour demander l'asile politique en Irak. Aujourd'hui
sans papier, il est à nouveau condamné à
vivre dans un pays en guerre.
Comme convenu, nous sommes allées chez Hanaa Edouard. Nous
avons pu discuter du centre pour femmes que ABIR veut créer
en Irak. Il n'y a pas de meilleure référence que
l'association Al Amal, dont elle est la cofondatrice. Après
avoir discuté des points essentiels et des modalités
de la mise en place du centre nous nous sommes retirées
pour la laisser se reposer. Elle vient de faire le trajet Arbil-Bagdad
en voiture dans des conditions difficiles.
De retour à l'hôtel, nous avons discuté avec
Mofid, l'employé " Bangladeshi ", pour comprendre
ce qui l'a poussé à venir travailler à Bagdad.
C'était laborieux, car il parlait un anglais truffé
de mots en arabe. Nous avons fini par comprendre qu'il travaillait
pour une filière qui fournit une main d'uvre bon
marché pour les pays du Moyen-Orient. Son employeur Jordanien
l'a appelé un jour pour lui annoncer qu'il devait aller
travailler à Bagdad. Il a accepté. Il ignorait que
Bagdad se trouvait en Irak !
Auparavant, Mofid travaillait dans un autre hôtel qui avait
été visé par une voiture piégée.
Manque de pot, à peine muté à l'hôtel
Al Andalous, il y a eu les attentats contre le Palestine. Le souffle
de la déflagration a fait exploser les vitres des bâtiments
aux alentours (dont l'Andalous) et il s'est retrouvé en
train de nettoyer les dégâts...
Mofid voudrait partir, mais il a signé un contrat d'une
année. Le billet pour le Bengladesh coûte 700$. Nous
lui avons proposé de l'aider s'il voulait rentrer chez
lui, mais son passeport lui a été confisqué
par son employeur. OK, on pourra négocier avec ce dernier
pour qu'il le laisse partir. Non, ce n'est pas si simple : si
le contrat est cassé, Mofid ne pourra pas réclamer
son salaire. Pire, il ne pourra pas quitter l'Irak, parce qu'il
n'a pas reçu de visa d'entrée. Il se trouve dans
une situation illégale et ne pourra sortir du territoire
irakien qu'avec le consentement de son employeur en novembre 2006.
D'ici là, Mofid devra travailler 15h par jour, ne quittera
l'hôtel que pour aller chez le coiffeur (à condition
d'être accompagné par un autre employé) et
devra se contenter de 150$ par mois, qu'il ne touchera qu'au terme
de son contrat.
.............
Lundi 21 novembre
Haytham, notre chauffeur, est arrivé avec1 h de retard.
Il avait pourtant quitté son domicile 4h auparavant. 4h
(dont 3 heures dans de la file d'attente pour s'approvisionner
en essence) pour un trajet qu'il aurait du faire en 20mn. Bagdad
connaît depuis une crise de carburant. C'est un comble pour
un pays qui détient la 2ème richesse pétrolière
du monde. Afin de parer à cette crise ainsi qu'aux problèmes
de la circulation, les voitures dont le numéro de plaques
se termine par un chiffre pair circulent les jours impairs et
vice-versa. Les taxis et les bus n'obéissent pas à
cette règle.
Les contrôles de police ainsi que le passage des convois
militaires -américains ou irakiens- créent des embouteillages
qui mettent les nerfs en boule. Les militaires ont l'autorisation
de tirer sur les véhicules qui s'approchent de leurs convois.
Les automobilistes ralentissent pour rester à une distance
de 100m de ces engins de la mort et avancent lentement créant
ainsi des embouteillages dangereux. C'est la raison pour laquelle
lorsqu'une voiture piégée visant la police ou l'armée
explose, le plus grand nombre de victimes sont des civiles.
En plus de la police et des militaires, il existe une autre formation
armée : des "rambos" musclés et cagoulés,
armés jusqu'aux dents, qui ont la permission de tirer sans
sommation et sont à l'abri des sanctions. Tout ce qu'on
sait, c'est qu'ils travaillent au 6ème étage, au
Ministère de l'Intérieur. Ils entrent dans tous
les bâtiments sans décliner leur identité
comme le fait le reste des mortels en Irak. Ils sillonnent la
ville à bord de leurs 4x4 et se mettent en travers de la
route, les yeux et les armes menaçants, ce qui a pour effet
de me figer le sang. Personne n'ose plus avancer sans l'autorisation
des cagoulés.
Une femme avec qui j'ai discuté à Arbil m'a fait
part d'une constatation qui vaut ce qu'elle vaut : " lorsque
Hariri a été tué, le monde entier s'est indigné
et a réclamé une enquête, mais lorsque des
dizaines d'Irakiens se font tuer chaque jour, personne n'a levé
le petit doigt ou émis la moindre protestation contre ces
crimes !! "
Ce matin, nous sommes allées à l'ambassade suisse
pour signaler notre présence sur le territoire irakien.
Sylvana, secrétaire chrétienne que j'ai connue en
2003 alors qu'elle travaillait pour Médecins du Monde,
m'a accueillie avec bonheur. J'ai remarqué son air défait
et j'ai pu lire la tristesse dans ses yeux. Elle m'a appris que
son fils aîné, Fadi, a été tué
par balles. Il était en compagnie de son cousin et de deux
autres amis. Ils venaient d'apprendre qu'ils avaient réussi
leurs examens finaux à l'université, et voulaient
fêter l'évènement. Les amis et les collègues
de Sylvana l'appelaient (selon la coutume orientale) Oum Fadi,
c'est à dire la mère de Fadi. Personne n'ose plus
l'appeler ainsi. Elle est devenue tout simplement Sylvana.
Haytham, notre chauffeur, m'a parlé de sa tante qui nous
avait reçues en 2004. Elle a été professeur
à l'université de Bagdad pendant des années.
Cette femme qui a lutté contre le harcèlement du
parti Baath a vu sa fille et son mari se faire descendre dans
leur voiture par des hommes armés qui ont aussitôt
pris la fuite. L'époux avait été contacté
auparavant par les forces de Badr, mais après avoir assisté
à l'une de leurs réunions, il avait refusé
d'en faire partie.
Vendredi 18novembre, nous avons été réveillées
par deux explosions dans le quartier. Deux voitures piégées
ont explosé dans le quartier Karrada non loin de notre
hôtel. L'une des voitures a explosé devant l'hôtel
Al Hamra et n'a fait -fort heureusement- que des dégâts
matériels, l'autre a sauté devant un immeuble appartenant
apparemment aux forces de Badr.
Dans ce dernier bâtiment, les Américains avaient
découvert il y a peu de temps, 178 prisonniers, anciens
militaires ou fonctionnaires sous Saddam. Ils portaient des traces
de tortures et de brûlures. Les photos dans les journaux
locaux montrent des visages tuméfiés et des corps
lacérés. Des cadavres défigurés et
méconnaissables faisaient partie de cette macabre découverte.
Al Hakim, le ministre de l'intérieur, - d'origine iranienne
dont on dit qu'il est lié aux Forces de Badr- a minimisé
la chose et a déclaré à la télévision
irakienne qu'il n'était au courant que de 7 détentions.
Les Irakiens et surtout les dignitaires religieux sunnites ont
demandé des éclaircissements à ce sujet et
ont exigé une enquête, mais les Américains
font la sourde oreille.
Sur la scène irakienne, il existe plusieurs factions impliquées
dans le chaos ambiant :
- Les forces de Badr -chiites- soutenues par l'Iran.
- L'armée d'Al Mahdi -chiite- rattachée à
Moqtada Sadr.
- La résistance qui regroupe des sunnites et des chiites,
tous d'anciens militaires baathistes.
- Les factions wahhâbites dont certaines se proclament du
mouvement d'Abu Mosaab Zarquaoui, -que les Irakiens doutent de
son existence dans leur pays, un cheikh chiite l'a déclaré
mort il y a quelques mois dans le nord de l'Irak.
- Quelques brigands qui enlèvent des civils irakiens (des
femmes, des hommes et même des enfants) et qui réclament
des rançons selon les moyens financiers des familles.
-Des groupes spécialisés dans l'enlèvement
des étrangers (comme Florence Aubenas) et dont la rançon
sert à financer les partis politiques qui sont nombreux.
Les enlèvements et les assassinats d'étrangers ont
fait fuir les occidentaux. Les journalistes présents en
Irak sont en majorité anglo-saxons, bon nombre d'entre
eux sont " embeded " dans les forces de la coalition.
Ils restent calfeutrés dans des hôtels bien gardés
et envoient des caméramans locaux pour les prises de vue.
Il est impossible pour les journalistes de faire leur travail
correctement. D'une part, ils ont raison, à quoi bon s'exposer
pour écrire des articles que peu de gens liront en fin
de compte et que beaucoup de journaux refuseront parce qu'ils
préfèrent acheter des dépêches bon
marché à des agences de presse qui se cloître
dans les hôtels !
Le revers de la médaille est que l'opinion générale,
mal informée, se simplifie la tâche en se disant
que c'est une guerre civile entre Irakiens alors qu'en réalité
c'est beaucoup plus complexe. Il faut souligner qu'il n'y a pas
(encore) de guerre civile.
Les attentats et le chaos régnant arrangent beaucoup de
monde. Les Américains sont là, comme tout le monde
le sait, pour des raisons économiques et stratégiques.
Israël travaille dans l'ombre pour je ne sais quel intérêt.
L'hôtel Bagdad a été racheté par des
Israéliens qui l'occupent. Les Iraniens ayant réussi
à mettre l'un des leurs dans le gouvernement infiltrent
tous les milieux par l'intermédiaire des forces de Badr
qu'ils financent. Les pays du Golf ont aussi un intérêt
à ce que le désordre perdure, désordre qui
minimise le rôle de l'Irak au sein de l'OPEP, sans compter
la Syrie qui soutiendrait la résistance et aussi -dit-on-
des groupuscules responsables de certains attentats.
Intellectuels, médecins, hauts fonctionnaires de l'ancien
gouvernement et chrétiens sont harcelés, menacés
et même tués quotidiennement. Certains ont pu quitter
le pays, d'autres continuent à vivre, la peur au ventre
et ne dorment que d'un il.
............
Dimanche 20 novembre
Arbil se trouve à 500km au nord de Bagdad. C'est une petite
ville animée. La circulation y est normale, les gens sont
détendus et semblent insouciants. Beaucoup d'agents de
police postés un peu partout. Des femmes et des jeunes
filles voilées ou non, se promènent et font les
boutiques. Loin d'elles les peurs que peuvent ressentir leurs
compatriotes Bagdadiennes.
Les enfants rentrent de l'école sans être accompagnés.
Nous avons passé la matinée du samedi au congrès
des femmes irakiennes (La femme garante de paix et de stabilité),
organisé par l'UNIFEM (United Nations Developpement Fund
for Women). Toutes les ONG et associations uvrant pour les
droits des femmes étaient présentes. 250 femmes
étaient venues de tous les gouvernorats. Parmi elles, des
députées, des membres du Conseil National. Des personnalités
comme Mme Barwin Babakr, ministre de l'industrie du Kurdistan,
Mme Missoun Damlouji, procureur du ministère de la culture
à Bagdad, Dr Shilan Sherif, directrice générale
au ministère du travail et des affaires sociales au Kurdistan
et bien d'autres femmes occupant des postes élevés
dans le secteur public.
Le congrès se tenait dans un cadre fort agréable,
un site calme à 20 km de Arbil.
Des femmes de toutes obédiences ethniques, religieuses
et sociales y participaient. Certaines étaient là
pour répondre aux nombreuses questions de leurs consurs,
les autres étaient là pour faire entendre leurs
voix.
Madame Halima Hamid En-Naïmi, députée d'Al
Anbar (communément appelé le triangle sunnite),
gouvernorat cible de multiples attaques américaines m'a
décrit succinctement la situation dans sa région:
" Notre région à majorité sunnite, est
constamment bombardée par les Américains. La semaine
passée 5 femmes ont été tuées alors
qu'elles vaquaient à leurs occupations quotidiennes.
- Des bombardements ont détruit deux maisons. Dans l'une,
deux vieilles surs fabriquaient du pain, dans l'autre, une
mère aidait sa fille à préparer son mariage.
- La directrice d'une école, venue tôt le matin pour
travailler dans son établissement, est tombée sous
les tirs d'un soldat américain, il l'a prise pour une terroriste.
Il faut dire que les Américains se sont installés
sur les toits des écoles.
- 7 étudiants venus à Bagdad dans le but de s'acheter
des habits pour la cérémonie de fin d'année
de remise du baccalauréat ont été tués
par balles par des Américains.
-Il est interdit d'avoir des ordinateurs chez-soi dans toute cette
région.
- Les maisons sont souvent saccagées par les nombreuses
fouilles effectuées par des soldats américains.
- Lorsque les rebelles tirent sur les positions américaines,
ils le font depuis des voitures ou des camions et quittent aussitôt
les lieux. En guise de riposte, l'armée américaine
lance des bombes sur l'endroit d'où sont parties les attaques,
résultat, ce sont des civils qui sont touchés.
- La vie à l'Anbar est insupportable. Les gens sont constamment
arrêtés et fouillés. Les hommes sont fréquemment
arrêtés de façon arbitraire pour être
interrogés.
- Les jeunes, eux, évitent de sortir pour ne pas êtres
importunés par les Américains ou enrôlés
par les forces de Badr", a-t-elle encore précisé.
Les forces de Badr (ailes rebelles iraniennes) persécutent
les habitant partout en Irak : Sunnites, anciens fonctionnaires
et anciens soldats ainsi que celles qui militent pour les droits
droit des femmes.
Une journaliste de KUT (ville proche de la frontière iranienne)
travaillait pour la chaîne américaine ABC. Elle écrivait
des articles anodins, sans aucune tendance politique ou religieuse.
Elle avait reçu plusieurs menaces de la part des Forces
de Badr. Célibataire, vivant avec sa mère et ses
trois surs, elle a du abandonner son travail, sa seule source
de revenu.
La majorité des Irakiennes que j'ai rencontrées,
ont voté contre la constitution. Non pas qu'elle soit mauvaise,
- elle contient des articles positifs-, mais les droits des femmes
y sont bafouées :
La femme doit désormais vivre sous la loi islamique. Chaque
communauté, doit gérer les droits concernant les
Statuts personnels selon ses dogmes. Vers quelle autorité
se tourner lors de mariages mixtes (et ils sont nombreux) en cas
litiges ?
Les crimes d'honneur (on en connaît les dégâts)
sont désormais instaurés
Retour à Bagdad : La situation s'est encore détériorée,
depuis 2004. Pour sortir dans la rue, nous sommes dorénavant
obligées de porter l'abaya. Chose que j'ai refusé
jusqu'ici, par solidarité avec les Irakiennes qui refusent
de se soumettre à cette volonté dictée par
une religion qui n'est pas la leur ou tout simplement par choix
personnel.
Les femmes non couvertes se font agresser, les salons de coiffures
sont la cible de barbares, qui les considèrent comme des
lieux de perdition. Même les salons de coiffure pour homme
sont attaqués, parce qu'on y pratique l'épilation
des joues au moyen d'un fil (c'est une coutume ancestrale pratiquée
dans les pays de culture orientale).
Ce soir, nous sommes allées à l'hôtel Palestine
pour nous restaurer, car dans le nôtre, la cuisine est fermée.
A l'entrée, on voit les traces des attentats. Le plafond
est détruit : des bouts de ferrailles et des fils électriques
pendent, les vitres sont scotchées, l'ambiance est lugubre.
Fini, les hordes de journalistes et de reporters qui sillonnaient
le hall de l'hôtel. Terminé, le brouhaha des conversations
animées dans toutes les langues : un silence de mort.
Le Sheraton, se tient droit, toutes lumières éteintes,
sans aucune trace de vie. Idem pour les hôtel Al-Fanar et
Ar-Rabi, de part et d'autre du notre.
Pour l'instant nous sommes les seules clientes de l'hôtel.
Un peu de chaleur dans ce monde de brutes. Quelques visages connus
jadis me reçoivent comme un membre de leur famille. Nous
parlons avec nostalgie de l'époque où l'hôtel
affichait " complet ". Nous évoquons quelques
souvenirs de personnes disparues ou congédiées.
Il n'y a plus de travail pour tout le monde. Pourtant un tout
jeune employé, Mofid, qui a débarqué du Bengladesh
il y a quelques mois, semble heureux. Il ne quitte jamais l'hôtel
de peur d'être kidnappé. Dans quel enfer vivait-il
dans son pays, pour apprécier celui de Bagdad ?
.........
Vendredi 18 novembre
Après 2 semaines dattente à
Amman, nous avons enfin obtenu nos visas. 2 semaines dans une ville
qui est tout sauf attrayante. Le froid, la circulation infernale
et larchitecture quelconque font de Amman lune des villes
les plus laides qui puissent exister. Les derniers attentats contre
des hôtels, la semaine dernière, ont fait régner
un climat tendu. En ce moment, il ne fait pas bon dêtre
Irakien en Jordanie, - malgré le discours modérateur
du roi Abdallah.
Apparemment, le phénomène qui faisait de chaque arabe
-ou musulman- un terroriste après le11 septembre na
pas servi de leçon pour ne pas céder aux amalgames
faciles.
Jai assisté à des manifestations contre les
attentats. De jeunes Jordaniens, portant le drapeau national et
leurs keffiehs rouges et blanches à lenvers (synonyme
de colère et de vengeance) scandaient des slogans contre
Zarquaoui, lenfant maudit du pays.
Pendant les manifs des étudiants -auxquelles participaient
notamment des Irakiens- certains slogans réclamaient le départ
des ressortissants Irakiens devenus désormais « suspects
».
A lambassade irakienne, un vieil homme se plaignait davoir
été arrêté et interrogé par les
services secrets et le cas ne semble pas unique.
Si le visa ne nous a pas été donné rapidement
ce nest du quà la lenteur, je dirais même
au chaos bureaucratique qui règne dans les administrations
irakiennes. Deux fax nont jamais été retrouvés
et les formulaires que nous avons dûment remplis ont été
perdus dans les locaux mêmes de lambassade.
Pour se rendre en Irak, mieux vaut sy rendre en avion. Un
chauffeur Irakien que jai rencontré à Amman,
ne voulait pas nous prendre car il craignait pour notre sécurité.
Il ma expliqué quà la douane, des hommes
étaient chargés de repérer les étrangers
qui se présentent aux contrôles pour donner des renseignements
à leurs acolytes par portables. Une manière de signaler
les voyageurs qui ont de largent ou les étrangers qui
peuvent être kidnappés.
Malgré son âge respectable, ce chauffeur fait le trajet
Bagdad-Amman-Bagdad 3 à 4 fois par semaine. Il doit nourrir
sa femme et ses 15 petits enfants
ses trois fils, pères
de famille et chauffeurs, comme lui, ont été arrêtés
par les autorités américaines. Il nest pas rare
de voir des innocents incarcérés par la coalition
ou les autorités irakiennes, ce qui justifie les salaires
des délateurs.
Lavion (un Boeing 727) de Iraqui Airways était plein.
On mavait parlé dun atterrissage en vrille, jétais
morte de peur à cette idée. Il nen était
rien. Léquipage de cabine ainsi que les pilotes sont
Irakiens. Le était vol agréable, malgré un
retard d1 heure et demie à cause du brouillard à
laéroport de Amman.
Aucun véhicule particulier nentre dans le périmètre
de laérodrome de laéroport international
de Bagdad. Un service de taxi rattaché à laéroport
emmène les passagers jusquà leur destination
et se charge de chercher les voyageurs qui prennent lavion
à leur domicile.
La route de laéroport, appelée encore récemment
« la route de la mort », tant les attentats y étaient
fréquents, est devenue une zone sécurisée par
larmée américaine, enfin un bon point pour les
soldats de loncle Sam.
En arrivant à lhôtel, je retrouve des personnes
que jai connues lors de mes derniers voyages. Mais léquipe
est très restreinte. Ils ne sont plus que trois, alors quils
étaient plus dune quinzaine en 2004.
Les clients se font rares. Même lhôtel Palestine
et le Sheraton sont presque vides. Tous les journalistes ont déserté
la région où le couvre feu a été instauré
dés la nuit tombée. Quiconque passe par là,
risque de se faire arrêter et passer la nuit au poste.
Nous sommes pratiquement les seules clientes de lhôtel.
Quelques chambres sont louées par des chaînes de télévision
qui les utilisent comme bureaux.
Dès notre arrivée, jai contactée Hanaa
Edouard qui se faisait du souci pour nous à cause du retard
de notre avion. Elle est la seule personne qui a été
heureuse de savoir quon allait enfin pouvoir venir. Tous les
autres étaient et sont inquiets pour notre sécurité.
Effectivement Hanaa Edouard nest pas une femme comme les autres.
Demain, ou plutôt tout à l'heure, nous partons ARBIL
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