|
Cent ans de punition pour quarante jours
de guerre
Par Manuel Grandjean, journaliste au
Courrier
Une commission de l'ONU condamne l'Irak à
payer des dommages exorbitants. Des voix s'élèvent
pour dénoncer cette "rapine de guerre".
Dix ans après "Tempête du désert",
nul ne peut ignorer l'échec de la guerre et de l'embargo:
le régime autoritaire de Saddam Hussein est toujours en place,
inébranlé, et la population souffre le martyr, en
particulier les plus faibles, femmes et enfants. Ce qui est moins
connu, ce sont les énormes réparations qui sont demandées
à l'Irak pour les dommages causés lors du conflit.
Vendredi soir à Genève, un débat organisé
par la Ligue internationale pour les droits et la libérations
des peuples (LIDLIP) et la Ligue Suisse des droits de l'homme (LSDH)
faisait le point sur cet aspect.
Au lendemain de la Guerre du Golfe, le Conseil de sécurité
de l'ONU à mis sur pied une commission spéciale, l'United
Nations Compensation Commission (UNCC), chargée de récolter,
de vérifier et d'exécuter toutes les demandes d'indemnisation,
étant entendu que l'Irak était tenue responsable de
tous les dommages de guerre, y compris les destructions imputables
aux alliés, les manques à gagner des sociétés
commerciales contrariées par le conflit, ou les dégâts
écologiques causés dans le Golfe. En outre, l'Irak
n'est pas entendue dans la procédure d'indemnisation, n'a
aucune voie de recours contre les décisions de l'UNCC, mais
doit en revanche payer tous les frais de cette dernière ainsi
que tous les frais d'avocat des plaignants.
"Ceux qui défendent ces mesures expliquent qu'il s'agit
de dissuader tout agresseur à l'avenir. On peut douter de
l'argument, étant donné qu'aucune autre invasion n'a
fait l'objet de telles mesures, ni celle du Timor par l'Indonésie,
ni de l'Afghanistan par l'URSS, ni du Liban-Sud par Israël
ou de la Grenade par les USA", explique Marc Henzelin, avocat
du cabinet Lalive & Partners, lequel a déposé
une demande - rejetée - pour assurer la défense de
l'Irak. L'avocat souligne également le caractère totalement
inique de la procédure, qui ne permet pas à l'accusé
de se défendre, et les graves lacunes dans la vérification
des demandes d'indemnisation: "Une compagnie pétrolière
s'est vu accorder 15 milliards de dollars, alors que tous les experts
s'accordent pour reconnaître une erreur de... 13 milliards!",
souligne l'avocat.
300 MILLIARDS DE DOLLARS
Le total des demandes d'indemnisation s'élève
à plus de 300 milliards de dollars, un montant que, à
raison d'une ponction de 30% du revenu de ses exportations, l'Irak
mettra entre 70 et 100 ans à rembourser. "En comparaison,
après la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne n'a payé
que 3% durant 12 ans!", indique M. Henzelin pour donner la
mesure du traitement spécial réservé à
l'Irak. L'UNCC n'ayant pas encore tranché sur les demandes
les plus importantes, il n'est pas trop tard pour changer des règles
qui, manifestement, relèvent davantage "d'un acte de
revanche plutôt que d'un acte de justice".
Peu à peu, en effet, les oppositions à la politique
de destruction du vaincu se multiplient, ce dont témoignent
Marc Bossuyt, rapporteur de l'ONU, et Francis Wurtz, parlementaire
européen.
Selon le premier, un récent rapport des experts de la Sous-commission
des droits de l'homme met le doigt sur les vices des mesures d'embargo.
"Les sanctions économiques ne marchent pas. En particulier
pour les régimes autoritaires, insensibles aux souffrances
du peuple." L'idée gagne donc du terrain que les sanctions
devraient être limitées dans le temps et tenir compte
d'une certaine proportionnalité. Autrement dit, il n'y aucune
raison qu'un embargo s'applique en bafouant le droit international
humanitaire, alors que ce dernier s'applique même en cas de
guerre.
Quant à Francis Wurz, il estime également que les
choses bougent. "On ne compte plus les initiatives d'ONG pour
la levée des sanctions contre l'Irak." Au sein même
du Conseil de sécurité de l'ONU, des voix s'élèvent
en ce sens, notamment celle de la France.
HYPOCRISIE HELVÉTIQUE
La Suisse, quant à elle, adopte, comme
toujours, un attentisme prudent et intéressé, ce que
déplore le conseiller national écologiste Patrice
Mugny. En décembre dernier, il a interpellé le Conseil
fédéral pour savoir si des entreprises suisses avaient
demandé des indemnités à l'UNCC. La réponse
est "oui", pour un total de 330 millions de francs suisses.
Dans sa réponse orale, le ministre de l'économie Pascal
Couchepin a donné des noms - Nestlé et Swissair, notamment.
Il sera en revanche impossible au conseiller national d'obtenir
par écrit la liste de toutes les sociétés concernées,
ainsi que les montants exigés. "Swissair, qui a octroyé
une indemnité de 5 millions au directeur démissionnaire
ayant conduit la compagnie à la débâcle, se
permet de réclamer des sous au peuple Irakien!", s'indigne
Patrice Mugny, qui a encore d'autres raisons de s'énerver.
"Contrairement à ce qu'elle affirme, la Confédération
est également demanderesse, puisqu'elle cherche maintenant
à récupérer de l'argent qu'elle a versé
à des entreprises en raison de la garantie à l'exportation."
Enfin, les autorités fédérales touchent le
fonds du cynisme lorsqu'on leur demande si elles vérifient
les demandes d'indemnisation qu'elles transmettent à l'UNCC.
Réponse du Conseil fédéral, mot pour mot: Non,
car "il y aurait une discrimination par rapport aux demandeurs
de pays qui ne pratiqueraient pas ce tri". Pourquoi se montrer
plus honnêtes que les autres, après tout?
"Alors que le Conseil de sécurité va se pencher
mi-avril sur les sanctions, c'est le moment de se faire entendre",
avance Francis Wurtz.
Dans cette intention, les quelque deux cents personnes présentes
au débat on adopté par applaudissement une résolution
qui somme "l'Etat suisse de cesser immédiatement d'encaisser
l'argent alloué par l'UNCC aux entreprises" et l'invite
"à uvrer sans délai en faveur d'une conférence
internationale qui mette un terme définitif aux indemnisations".
Paru le 2 avril 2001 dans Le Courrier.
|