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Embargo contre l'Irak : crimes et châtiments
Par Sophie Boukhari, journaliste au
Courrier de l'UNESCO
La souffrance des populations commence à
entamer l'indifférence de l'opinion, provoquant de vifs débats
éthiques et juridiques sur les sanctions internationales
qui les frappent.
L'embargo économique imposé à l'Irak depuis
10 ans serait-il l'un de ces crimes qui ont fait du XXe siècle
l'un des plus noirs de l'Histoire? La communauté internationale,
emmenée par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, peut-elle continuer
à invoquer la Charte des Nations unies pour prolonger les
souffrances d'un peuple, indéfiniment et en toute impunité?
Pourquoi le même fracas médiatique qui retentit à
propos de certaines catastrophes humanitaires n'entoure-t-il pas
l'agonie quotidienne de dizaines d'enfants Irakiens?
A cette dernière question, William Bourdon, secrétaire
général de la Fédération internationale
des ligues des droits de l'homme (FIDH), propose un début
de réponse. "Il serait plus facile de trouver le ton
juste pour mobiliser l'opinion sur cette cause, qui le mérite,
si la dictature en Irak n'était pas l'une des pires de la
planète." La dernière résolution de la
Commission des droits de l'homme de l'ONU (18 avril 2000) "condamne
énergiquement", entre autres, "les violations systématiques,
généralisées et extrêmement graves des
droits de l'homme" en Irak, "qui se traduisent par une
répression et une oppression omniprésentes".
Elle condamne aussi "les exécutions sommaires et arbitraires,
notamment les assassinats politiques", et "la pratique
généralisée et systématique de la torture".
Le sujet de l'embargo, comme la population Irakienne, serait donc
piégé. En parler donnerait du grain à moudre
au régime de Saddam Hussein; le taire reviendrait à
se rendre coupable de non assistance à peuple en danger.
Mais devant les estimations fournies par les rapports onusiens -
selon lesquels plus d'un demi million d'enfants de moins de cinq
ans seraient morts à cause des sanctions -, devant l'accablement
des "humanitaires", devant la révolte des fonctionnaires
onusiens qui démissionnent les uns après les autres
de leur poste en Irak, le mur du silence commence à se fissurer.
Un signe: même le site Internet du département d'Etat
américain, longtemps resté hermétique aux témoignages
sur le drame des populations civiles, affiche un texte du congressiste
Tony P. Hall, revenu d'Irak fin avril 2000.
"Même si les sanctions étaient levées rapidement,
les gens que j'ai rencontrés en Irak auraient un sombre avenir,
écrit-il. Parce que leurs enfants sont dans un triste état;
un sur quatre est mal nourri et un sur 10 dépérit,
affamé ou malade. La principale cause de mortalité
infantile, la diarrhée, est 11 fois plus répandue
en Irak que partout ailleurs et la polio, qui avait été
éradiquée du Moyen-Orient, est redevenue une plaie.
Les écoles et le système d'assainissement sont ruinés;
les hôpitaux manquent d'équipements et de médicaments
de base. Les gens ordinaires ont épuisé leurs réserves
et leur santé à essayer de survivre avec deux à
six dollars par mois... Il faudra attendre une génération
avant que la population Irakienne se relève."
La population prise en otage
Le blocus économique le plus dur de l'histoire
moderne, voté par le Conseil de sécurité de
l'ONU en août 1990, quatre jours après l'invasion du
Koweït par les troupes Irakiennes, visait à l'origine
à empêcher le réarmement de l'Irak pour neutraliser
son régime. Le 14 avril 1995, la résolution dite "Pétrole
contre nourriture" autorise le gouvernement Irakien à
vendre du pétrole en quantité limitée et à
disposer de 53% de ces revenus1 pour acheter de la nourriture, des
médicaments et des produits de première nécessité.
Mais le Comité des sanctions, qui approuve les commandes,
peut "mettre en attente" certains produits (depuis les
mines de crayon jusqu'au chlore ou aux vaccins), s'il les estime
potentiellement utiles à la fabrication d'armes de destruction
massive. Pendant ce temps, une commission spéciale des Nations
unies (UNSCOM) s'emploie, sur le terrain, à "contrôler"
le désarmement.
Après sa dissolution fin 1998, tous les programmes Irakiens
d'armement nucléaire, chimique et bactériologique
avaient été démantelés ou détruits,
et la menace réduite à "zéro, rien",
affirme l'ancien chef des inspecteurs de l'UNSCOM, l'Américain
Scott Ritter, dans un documentaire de la BBC qui accable les responsables
du maintien de l'embargo2. Pourtant, le 17 décembre 1999,
la résolution 1284 du Conseil de sécurité instaure
une nouvelle commission de contrôle des armements. "L'objectif
est de vérifier que rien n'a été refait dans
le secteur nucléaire et de faire le point sur les armes chimiques
et bactériologiques, indique le Quai d'Orsay à Paris.
On pourra ensuite passer à la levée des sanctions
si l'Irak coopère." La France, comme la Chine et la
Russie, s'est néanmoins abstenue lors du vote de la 1284
car elle estime que le texte ne définit pas avec "une
entière bonne foi" le mécanisme de suspension
de l'embargo. Quant aux autorités de Bagdad, elles refusent
toute coopération.
La population Irakienne reste prise en otage. "Ce qui était
acceptable il y a 10 ans ne l'est plus", s'emporte l'Allemand
Hans von Sponeck, le dernier coordinateur humanitaire de l'ONU en
Irak à avoir démissionné, fin mars 2000. L'embargo
- décidé dans le plein respect de la Charte des Nations
unies - représente maintenant "une violation caractérisée
des droits de l'homme", poursuit-il. Pis, c'est un crime contre
l'humanité, "tel qu'il est défini par les Nations
unies elles-mêmes" (voir encadré), affirme l'ancien
ministre français des Relations extérieures, Claude
Cheysson3. Aux Etats-Unis, plusieurs personnalités militent
pour le même avis, comme le professeur de droit international
à l'Université de l'Illinois Francis Boyle, ou l'ex-attorney
général Ramsey Clark. Le prédécesseur
de Hans von Sponeck, l'Irlandais Denis Halliday, qui avait démissionné
à grand fracas en septembre 1998, s'est lui aussi porté
sur la liste des témoins à charge. "J'utilise
le terme de génocide car il y a une politique délibérée
visant à détruire le peuple d'Irak".
Un crime contre l'humanité ?
Plusieurs juristes interrogés sont néanmoins
sceptiques, voire hostiles à l'emploi de ces termes. "Les
gens qui disent ça ne connaissent rien au droit, assène
Mario Bettati, père du droit d'ingérence humanitaire.
Que l'embargo provoque des conséquences préjudiciables
à la population Irakienne, c'est sûr. Mais cela n'a
rien d'un crime contre l'humanité, ni d'un génocide."
"L'un des critères décisifs qui caractérisent
le crime contre l'humanité et le génocide est l'élément
intentionnel, ajoute William Bourdon. L'embargo n'a pas été
instauré parce que les Etats-Unis et le Royaume-Uni voulaient
la mort des enfants; ou alors, il faudrait le démontrer."
Mais aujourd'hui que tout le monde sait qu'ils meurent à
cause des sanctions? "Laisser se pérenniser une mesure
dont on sait qu'elle est mortelle n'est pas équivalent à
mettre en uvre des mesures visant, dans le cadre d'un plan
concerté, à faire mourir le plus grand nombre de gens",
précise-t-il.
Moins péremptoire, le président de la FIDH, Patrick
Baudoin, "hésite" à assimiler l'embargo
à un crime contre l'humanité. "En tant que juriste,
je répondrais non. Mais sa prolongation infinie pose de réelles
questions." Tous ces juristes s'accordent en revanche à
condamner l'embargo en tant que violation des droits humains élémentaires,
à commencer par le droit à la vie.
Le débat fait également rage sur la responsabilité
de cette catastrophe humanitaire. Pour le département d'Etat
américain, qui n'admet même pas les statistiques de
l'UNICEF et de l'OMS, "tout est de la faute de Saddam Hussein".
"En faisant obstruction à l'aide des Nations unies,
en refusant de commander des compléments nutritionnels, en
vendant même la nourriture et les médicaments pour
construire des palais, Monsieur Saddam a aggravé les souffrances
de son peuple et utilisé ce spectacle pour obtenir la levée
des sanctions", a encore indiqué en mai 2000 Samuel
Berger, du National Security Council.
Hans von Sponeck passe la majeure partie de son temps à contrer
ces allégations. "Les Nations unies publient un rapport
mensuel qui récapitule ce qui arrive en Irak, ce qui est
distribué, ce qui est entreposé et pourquoi. Pour
la nourriture, le tableau est parfait. Il y a des problèmes
de transport mais les gens reçoivent leur "panier de
vivres" tous les mois et les entrepôts sont vides le
lendemain des distributions."
Lorsque Washington accuse Bagdad de ne pas distribuer le quart des
médicaments, il réplique encore. "L'OMS recommande
à tous les pays de stocker 25% de leurs médicaments
pour parer à d'éventuelles épidémies.
Le gouvernement Irakien a abaissé ce taux à 15%. D'autre
part, 5,8% des médicaments, qui sont tous soumis à
un contrôle de qualité, s'avèrent impropres
à la consommation. Pour le reste, il s'agit de composants
inutilisables s'ils ne sont pas complétés par d'autres."
Or, explique Denis Halliday, "le Comité des sanctions
peut approuver neuf commandes et bloquer la dixième, sachant
très bien que sans elle, les neuf premières ne servent
à rien... C'est un stratagème étudié."
Le malaise qui entoure l'embargo sur l'Irak a relancé le
débat sur ce type d'instrument. Selon l'article 41 de la
Charte des Nations unies, le Conseil de sécurité peut,
pour donner effet à ses décisions, prendre des mesures
incluant "l'interruption complète ou partielle des relations
économiques et des communications". Récemment,
cette tendance s'est renforcée. Depuis 1990, l'ONU a imposé
des sanctions à la Yougoslavie, la Somalie, la Sierra Leone,
la Libye, le Libéria, Haïti, l'Unita (Angola) et l'Irak.
Les partisans des sanctions soutiennent qu'elles sont souvent le
seul moyen de punir des pays qui menacent la paix. Elles sont peu
coûteuses, à l'heure où les opinions occidentales
acceptent mal les énormes dépenses et les pertes en
vies humaines liées aux interventions militaires. Les opposants,
eux, insistent sur les graves préjudices subis par les populations
civiles, alors que les régimes visés se renforcent
et parviennent à développer des échanges illégaux.
Le cas Irakien confirme leur thèse. La population est exsangue;
les preuves abondent pour montrer que le clan au pouvoir s'enrichit
et que le trafic illégal de pétrole se développe.
Fin janvier 2000, la Chambre des Communes britannique a publié
un rapport où elle reconnaît l'échec de l'embargo
en Irak et souhaite qu'aucun Etat ne soit plus jamais soumis à
une telle épreuve. "Dans la très grande majorité
des cas, les embargos punissent les peuples et renforcent les dirigeants
qu'ils prétendent vouloir abattre", rappelle William
Bourdon, avant d'émettre une réserve: "on peut
toutefois se demander si l'évolution en Afrique du Sud n'a
pas été liée aux sanctions contre l'apartheid".
Avec d'autres, il remet en question le poids excessif des Etats-Unis,
soutenus par leur allié britannique, dans les décisions
du Conseil de sécurité. Il faudrait selon lui réformer
la charte des Nations unies et les mécanismes de décision
de l'ONU: les victimes des violations des droits humains devraient
en particulier être représentées par une commission
consultative auprès du Conseil de sécurité.
"Il est inacceptable que le destin d'un peuple soit entre les
mains de deux Etats, dit-il. On ne peut plus laisser les Etats gérer
cyniquement leurs intérêts régionaux ou internationaux,
comme c'est le cas en Irak".
Selon de nombreux analystes, dont Denis Halliday et Hans von Sponeck,
l'embargo est prolongé pour "maintenir le statu quo"
dans la région. Ses partisans voudraient un "Irak faible"
mais pas forcément débarrassé d'un régime
qui empêcherait le pays d'éclater. Ces analystes estiment
en effet que le démembrement de l'Irak, avec la constitution
d'un pouvoir kurde au Nord et chiite au Sud, pourrait provoquer
la déstabilisation de cette région clé pour
l'approvisionnement en pétrole des grandes puissances, et
menacerait des alliés stratégiques des Etats-Unis
comme la Turquie, l'Arabie saoudite et Israël. De plus, ajoute
Denis Halliday, le maintien de la tension dans cette zone aura permis
à l'industrie américaine de l'armement de vendre des
équipements aux adversaires de Bagdad, pour un montant qu'il
estime à 100 milliards de dollars.
Mais tandis que les médias occidentaux crient de plus en
plus au scandale, et que trois des cinq membres permanents du Conseil
de sécurité (la France, la Russie et la Chine) ne
cachent pas leur hostilité au maintien de l'embargo, Hans
von Sponeck sent naître en lui un peu d'optimisme. "Je
ne vois pas les sanctions se prolonger très avant dans l'année
2001... Mais pensez à tous les enfants qui vont mourir d'ici
là."
1. Le reste est utilisé pour le
dédommagement des victimes de la guerre avec le Koweït
(30%), les territoires kurdes du Nord qui échappent au contrôle
de Bagdad (13%), et les dépenses liées à l'embargo,
y compris l'entretien des forces des Nations unies.
2. Killing the Children of Irak: a price worth paying?, par John
Pilger (mars 2000).
3. In Alain Gresh, Irak, la faute, Cerf, Paris, 1999.
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