L'âme d'une nation...
Les sacrifiés...
Le guerre du golfe...
Une guerre sans fin...

Irak, ça suffit !
L'école devient un luxe...
L'innocence qu'on tue...
Une véritable tragédie...

 



L'âme d'une nation blessée
Récit journalistique

Dix ans d'embargo n'ont pas entamé le moral d'acier des Irakiennes, qui soutiennent le plus terrible des combats: celui de la résistance dans la vie quotidienne.

"Tu ne peux pas continuer à vivre ainsi, tu es trop jeune pour faire des enfants ; fais comprendre à ta belle-mère et à ton mari que tu dois être soignée, et suivre une formation. C'est essentiel pour toi… Il faut leur parler, pour qu'ils te laissent venir nous voir, alors seulement nous pourrons t'aider." Ainsi s'exprime Ghazoua Faysal Al-Quaïsi, ex-enseignante, qui assume des responsabilités au sein de la très combative Fédération générale des femmes iraquiennes. Elle parle d'une voix autoritaire, persuasive. Faysal porte le feu en elle, une passion instinctive, qu'elle fait partager aux femmes qui ont besoin d'aide ou d'un peu d'énergie pour survivre dans les conditions de vie dramatiques qui sévissent en Irak.

Sur le parvis du plus grand hôpital pédiatrique de Bagdad, elle s'adresse à une petite chose fragile, vêtue de noir, Abîr Saad, 19 ans. Elle la tient par les épaules, fermement, la secoue comme pour mieux faire entrer dans sa tête les mots que la jeune femme paraît ne pas comprendre. Pourtant, malgré sa tristesse, sa fatigue, Abîr brusquement sourit. Une flamme à peine esquissée danse au fond de ses prunelles, serait-ce enfin l'espoir d'une existence décente?

Mais avant tout, Abîr Saad voudrait rentrer à la maison, dans la famille de ses beaux-parents, même s'ils vivent et dorment à vingt dans une seule pièce. Abîr ne supporte plus de traîner dans cet hôpital, au chevet de sa fille âgée de quatre mois, dans le coma depuis plusieurs jours. Les instruments qui la maintiennent en vie sont rudimentaires et totalement désuets. Selon le médecin de service, l'enfant est perdu. Un empoisonnement et de graves difficultés respiratoires ont eu raison de la petite. Pour Abîr Saad, c'est un nouveau drame: mariée à l'âge de 15 ans pour soulager sa propre famille dont le père a disparu, elle est gravement sous-alimentée et souffre d'une insuffisance immunitaire. Elle a déjà fait trois fausses couches et perdu un premier enfant dans les mêmes conditions. Mais elle veut absolument donner une descendance à son mari. Or, "le même scénario se reproduira dès qu'elle sera à nouveau enceinte, soupire le pédiatre, elle n'a aucune résistance, aucune éducation, on ne peut rien lui faire entendre."

Tel n'est pas l'avis de Ghazoua Faysal Al-Quaïsi, qui a vu des cas "pires que celui-là sortir de leur ornière et prendre leur destin en main". Mais les dirigeantes de la Fédération ne peuvent plus, comme auparavant, se rendre au domicile des épouses en difficulté. La démarche doit venir des femmes elles-mêmes. Elles sont tenues de braver les interdits familiaux, afin d'aller librement au siège de la Fédération, un grand bâtiment au centre de Bagdad, pour solliciter de l'aide. Abîr Saad trouvera-t-elle la force de convaincre les siens? Sa tante et son mari refusent qu'elle travaille hors de la maison. Et la pauvreté, le manque de nourriture convenable depuis des années ont réduit la jeune femme à ce fantôme hagard, assis près de l'enfant mourant, qui chasse les mouches du petit visage diaphane d'un geste las.

Organisation non gouvernementale, autogérée, cette solide association accueille toutes les femmes, quelles que soient leur religion, leur race, leur langue. Divisée en plusieurs secteurs qui répondent aux besoins spécifiques des consultantes (cadres, artistes ou issues de milieux défavorisés), la Fédération est active dans les villes et les campagnes. Elle a pour but d'éduquer, dans un sens très large. "Depuis l'embargo, l'une de ses divisions s'occupe des femmes au foyer, elle leur apprend à se débrouiller avec une famille pour mieux affronter les privations", explique Aneesa Shafeek Tawfeek, secrétaire des relations extérieures.

La Fédération éditait également un journal, qui servait d'outil pour les femmes paysannes habitant loin de la capitale. Il a cessé de paraître, le matériel étant hors d'usage. Quant à la grande fabrique de papier irakienne, elle a été bombardée à plusieurs reprises. "Chaque fois, des jeunes se proposaient spontanément pour reconstruire, souligne encore la secrétaire des relations extérieures. Il en a été de même pour la centrale téléphonique de Bagdad, les bâtiments officiels, les ponts et pour toutes les infrastructures servant au développement du pays. Les bombardements se poursuivent d'ailleurs, histoire de maintenir la pression, aux frontières turques et koweïtiennes. Cet été, une bergère et ses moutons ont été tués."

Depuis l'embargo, les consultantes qui se rendent au siège de l'association sont en quête d'une aide précise. "Elles s'adressent à nous pour être guidées vers une formation, pour obtenir un soutien matériel ou pour résoudre des problèmes d'intendance. Nous avons également 27 bureaux de planning familial à travers le pays; ils sont de plus en plus fréquentés, les femmes cherchent à mieux contrôler les naissances, elles ne désirent généralement pas plus de deux enfants, car elles ne peuvent plus se permettre le luxe de rester à la maison." Les différents moyens de contraception, tels pilule, injection et stérilet, sont à disposition des femmes irakiennes, ils arrivent par le biais de l'OMS. Chaque bureau compte un médecin, une infirmière, une assistante sociale.

Au jour le jour cependant, la Fédération travaille dans des conditions d'extrême précarité et recourt aux bonnes volontés de membres bénévoles. Quant au matériel à disposition, tout instrument qui fait appel à la technologie fait défaut: fax, ordinateurs, matériel photo et vidéo, photocopieuses n'entrent plus en Irak depuis belle lurette. La Fédération s'est aussi trouvée privée des voitures qui lui permettaient d'assurer un soutien régulier aux femmes paysannes: "Nous ne pouvons désormais que leur envoyer des paquets une fois par mois, avec le courrier ordinaire."

Et tandis que deux responsables dégustent elles aussi un café pimenté offert lors de l'entretien, qui rappelle que l'hospitalité musulmane n'a pas perdu ses droits malgré la pénurie de nourriture, Ghazoua Faysal Al-Quaïsi entre dans le bureau, froufroutante dans un ensemble longue jupe et veste colorées qu'elle a elle-même créé. Salut amical, rires, embrassades. La bonne humeur règne entre les femmes, alors que les hommes sont beaucoup plus méfiants. Face aux Occidentaux qui prennent la peine de se rendre dans leur pays, les Irakiennes se montrent ouvertes et jouent la carte de la franchise, alors que la plupart des hommes responsables de différentes institutions prétendent que "tout va bien, merci, nous n'avons besoin de rien"… au milieu d'un décor de désolation.

Une situation que ne craint pas d'évoquer Aneesa Shafeek Tawfeek. Elle raconte les mères d'Irak qui se sont séparées parfois de tout leur mobilier, vendant les objets auxquels elles tenaient dans le but de nourrir leurs enfants. Et comme l'explique la directrice d'un orphelinat pour jeunes handicapés, certaines mamans ont même dû se séparer de leurs enfants infirmes, placés en maisons spécialisées, par manque de temps ou d'argent. Ne portant jamais le moindre jugement, Ghazoua Faysal Al-Quaïsi précise qu'en dix ans les Irakiennes ont tout appris. Elles font preuve d'une grande capacité d'adaptation.

"Je suis moi-même en perpétuel apprentissage, dit calmement cette célibataire de 37 ans, que rien ne rebute jamais. J'ai suivi une école normale, puis acquis une formation de graphiste; j'ai enseigné le sport, les arts et les mathématiques, j'ai réalisé des stages d'infirmière, appris à coudre, je répare des meubles, je fais de la céramique, des bijoux, je suis une bonne cuisinière. J'ai quitté l'enseignement pour entrer à l'association parce qu'il manquait des femmes pour mettre en place des projets. Le travail de terrain me plaît. Les femmes doivent s'instruire, évoluer; il faut les placer devant leurs responsabilités de citoyennes, elles doivent connaître leurs droits, mais aussi leurs devoirs."

A Bagdad, Ghazoua s'occupe d'une division de la Fédération qui développe des projets à caractère social et culturel. Elle règle également divers litiges dans les quartiers, pour favoriser les femmes dans leur travail par exemple. Forte personnalité, Ghazoua Faysal Al-Quaïsi se révèle un véritable "sésame ouvre-toi" lors des visites dans les hôpitaux, les milieux scolaires ou certains musées. Ainsi, l'accueil dans la plus grande école primaire d'Irak, avec ses 2000 élèves, se déroule-t-elle sur le mode de l'amitié. Vêtue avec une élégance austère, la directrice, Yousra Ibrahim Mahmoud, est divorcée et mère de sept enfants. Tenant avant tout à son indépendance, elle a choisi l'enseignement parce que, plus jeune, elle avait été fascinée par la découverte du dicton arabe: "Celui qui m'enseigne une lettre met un esclave à ma disposition." Chaleureuse, souriante, elle montre les classes, construites les unes à côté des autres, faisant face à deux grandes cours intérieures, impeccablement tenues. Curieux, les enfants se lèvent dès l'arrivée des visiteurs en entonnant un hymne à Saddam Hussein: "Plus l'embargo perdure, plus la population le soutient", fait remarquer Ghazoua.

Yousra tient le même discours que Ghazoua: "Il suffit d'être parfaitement organisée, on peut tout faire." Présente à l'école à 7 heures du matin, elle dirige l'institution, enseigne et, le soir, se rend dans les environs de Bagdad où elle soigne ses poules et trait sa vache qui s'ébattent dans une petite plantation: "Cela nous aide à vivre", dit-elle avec un sourire lumineux. Yousra coud les vêtements de tout le monde, elle cuisine, fabrique son pain et son fromage, "tant que je trouve à manger pour la famille, je suis heureuse". Elle évoque le port du voile comme une protection: "De cette manière, je suis l'égale des hommes, car ici comme partout ailleurs, il faut toujours lutter pour s'imposer. Ils nous ressentent comme des concurrentes." Elle raconte ensuite l'histoire des crayons de papier qui circule parmi les Irakiens et provoque leur ironie: "Avant l'embargo, nous avions tout… Aujourd'hui, le moindre cahier coûte très cher pour une famille moyenne, où le salaire ne dépasse guère 5000 dinars par mois, à peine 3 dollars, et un cahier vaut presque 1 dollar. Pour les crayons, c'est encore pire car les Nations Unies estiment qu'avec une tonne de mines de plomb l'Irak pourrait à nouveau fabriquer des armes!"

Les femmes qui témoignent partagent un avis commun: ce sont elles qui portent le pays à bout de bras, de travail, de volonté. Certes, les hommes ont souvent plusieurs jobs, et servent sous les drapeaux, mais les femmes sont réellement le nerf de la guerre, elles sont l'âme de cette nation que l'Occident veut mettre à genoux. "Le plus dur à supporter, c'est ce sentiment que le monde entier nous diabolise", avoue Khaled Al-Dlimi, un homme d'affaires surbooké, bon vivant, sorte de Gargantua qui aime à faire goûter à ses invités le fameux samak masgouf, un poisson du Tigre dont la consistance et le goût rappellent le requin. Rude également à endurer, ces clichés médiatiques qui dépeignent l'Irak sous un masque inhumain.

Nasra Al-Sadoon, écrivaine et rédactrice en chef du quotidien de langue anglaise The Baghdad Observer, fait la moue et cite des chiffres: "Vous écrivez chez vous qu'un demi-million d'enfants sont morts depuis le début de la guerre du Golfe, c'est faux, c'est un million et demi d'enfants que nous avons enterrés, bien davantage qu'à Hiroshima." Dans son bureau de la maison de la presse, où se côtoient journalistes irakiens et internationaux, Nasra Al-Sadoon trône derrière l'un des rares ordinateurs entrevus en Irak. Elle a l'allure et l'aura d'une Marguerite Duras. Elle fume, avale son café, répond aux questions que lui soumet la rédaction, alors qu'à l'écran son édito du jour avance cahin-caha. A la fois accueillante et distante, elle parle un français parfait, "appris chez les sœurs", dit-elle moqueuse. Avant d'être promue à la tête du journal, elle se consacrait davantage à la littérature. Mère de deux enfants, auteure de romans, de scénarios, de multiples traductions, dont Jean-Pierre Chevènement et Noam Chomsky, elle admet que la littérature lui manque, mais elle aime le journalisme: "Avec le blocus, les gens qui meurent, il y a une autre urgence. Même si je tente de m'isoler pour écrire, Nasra par-ci, Nasra par-là, je suis toujours sollicitée."

Alors, comme les autres femmes de son pays, elle court, Nasra Al-Sadoon. Du bout de la plume, de la conviction politique, de l'action, à sa manière à elle, sous une photo où elle apparaît aux côtés de Saddam. Femme de pouvoir, elle n'en est pas dupe: "Si je ne suis plus là demain, quelqu'un d'autre prendra ma place."

Comme une conviction profonde, qui hante les rues poussiéreuses de Bagdad…



La santé, enfer quotidien

Professeure à l'université, médecin et directrice du secteur santé de la Fédération des femmes, Thara Abdul-Wahid Mohammed évoque la santé, le secteur le plus douloureux de la vie quotidienne. "Tout pose problème, dit-elle, les malformations des enfants sont en augmentation, les cancers, les dépressions, la décalcification des os et les maladies de la thyroïde aussi. Le nombre de fausses couches croît également, un phénomène inexplicable, peut-être le stress auquel sont soumises les femmes. Choléra, hépatites, fièvre typhoïde sont en recrudescence, autant de maladies réapparues à cause de l'eau polluée, les stations d'épuration ont été détruites. On ne peut plus soigner le choléra, il n'y a plus de vaccins. Dans les hôpitaux, on opère de moins en moins à cause du manque de narcoses. Quant à l'équipement médical sophistiqué, dès qu'il tombe en panne, fût-ce à cause d'une vis, nous sommes privés de l'essentiel, même si nous avons réparé vaille que vaille durant des années. L'embargo sur le matériel technologique, lasers, scanners IRM, ou instruments pour les radiographies, empêche les examens des patients. Vous savez que les médicaments sont échangés contre le pétrole. Or nous avons reçu du sang contaminé par le sida, des vaccins pour enfants avec des traces d'hépatite et des antibiotiques dont la composition était trop faible, ce qui favorise la résistance des maladies au lieu de les combattre. Nous devons tout contrôler, tout analyser. Enfin, les médecins ne peuvent plus se former, les revues spécialisées sont interdites."


Bernadette Richard pour Femina N° 49 du 3 décembre 2000.

 
     
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