L'âme d'une nation...
Les sacrifiés...
Le guerre du golfe...
Une guerre sans fin...

Irak, ça suffit !
L'école devient un luxe...
L'innocence qu'on tue...
Une véritable tragédie...

 



Les sacrifiés de l'embargo
Récit journalistique

Dix ans après la guerre du Golfe, l'Irak est toujours asphyxié par les sanctions internationales. Conséquences: une misère accrue et le raffermissement du soutien au régime de Saddam Hussein. Plongée dans un désert en pénitence, où les habitants prisonniers n'ont plus qu'une priorité: survivre.

A Bassora, dans le sud Irakien, cette famille vit dans les décombres d'une maison détruite par erreur par les bombes américaines et anglaises.

Celui-là n'a pas eu le temps de vivre pour comprendre qu'il va mourir. A 5 mois, Mustafa pèse 3 kilos, et une infection doublée de diarrhée l'affaiblit chaque heure un peu plus. Ce petit bonhomme vient des populations fluviales du Chatt Al-Arab, delta du sud Irakien à la confluence du Tigre et de l'Euphrate, là où les plus grandes palmeraies du monde nourrissaient bien les hommes, aujourd'hui contraints de vivre de la pêche et de boire l'eau du fleuve où n'en finissent pas de se noyer quelques pétroliers, vestiges des guerres du Golfe et entre l'Iran et l'Irak. Pour sauver Mustafa, il faudrait juste une transfusion sanguine. Mais voilà: depuis un mois, il y a pénurie dans tout le pays de poches en plastique pour contenir l'hémoglobine. Pourtant, depuis 1996, le programme Pétrole contre nourriture permet à l'Irak de se procurer contre l'or noir des biens de première nécessité et des médicaments, distribués gratuitement. Alors, pourquoi manque-t-il de ces poches inoffensives? La faute à Saddam Hussein, qu'on accuse de sacrifier sa population à la propagande? Ou à la complexité de la procédure mise en place par l'ONU? Ghulam Popal, responsable pour l'OMS de la supervision de la distribution des médicaments en Irak, désigne, dans ce cas précis, la seconde pour responsable: "En novembre 1999, les Nations Unies accordaient à l'Irak de pouvoir commander un demi-million de ces poches. Laquelle commande était passée à une compagnie française, qui a dû en référer au comité chargé d'évaluer leur potentielle utilisation militaire." Si ce dernier craint une telle issue, il bloque la commande. Ainsi, à ce jour, 1,25 billion de dollars provenant de la vente du pétrole Irakien dort, retenu, à la Banque nationale de Paris (BNP) à New York. "Dans ce cas, il y a du retard à un stade ou à un autre, poursuit le responsable de l'OMS. J'attends ces poches d'un moment à l'autre, et j'envoie tous les jours du personnel à la frontière." On ne sait pas si, à l'hôpital de Bassora, Mustafa aura eu l'énergie d'attendre sur ses draps souillés, dans la touffeur du jour, les relents morbides et de sueurs mêlés.

Selon l'Unicef et l'OMS, depuis 1994, le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans au centre et au sud de l'Irak est de 13,1%, contre 5,6% en 1989. Soit un demi-million de décès de plus qu'avant la guerre. Le programme Pétrole contre nourriture permet bien aux Irakiens d'obtenir, sur présentation de tickets de rationnement, du riz, de l'huile, du sucre, du thé, de la lessive, des lentilles, du lait en poudre, des haricots blancs et de la farine. A un prix modique (moins de 1 franc par personne et par mois) et en quantité couvrant 2000 à 2400 calories par jour. S'il est évident qu'une telle alimentation n'est pas équilibrée, ce n'est pourtant plus la famine qui tue. Mais les problèmes sanitaires. Depuis l'établissement des sanctions, les infrastructures comme stations d'épuration et tuyauteries n'ont pas pu être remplacées, par crainte que le matériel de rechange ne finisse dans des armes de destruction massive. "Ainsi, les eaux usées se mélangent aux eaux de consommation, explique Yves Petermann, chef du bureau du CICR à Bassora, dont l'un des programmes est axé sur l'eau. De plus, comme la chlorine a été interdite d'importation par les Nations Unies, considérée comme pouvant servir à l'usage militaire, il n'y a plus moyen de purifier l'eau."

Le soleil est si puissant qu'il brouille le regard et écrase les hommes sur leur désert. Cinquante degrés au zénith, et l'été n'est qu'à l'aube. Une poignée de femmes couvertes de l'abaya (tchador), comme les noires d'une partition muette, s'agglutinent autour d'une conduite d'eau déterrée en bordure de route. Elles y ont percé un trou qui laisse suinter un mince filet qu'elles récupèrent dans des bassines et hissent sur leurs ânes. Trop chère pour elles, l'eau potable des citernes. Pour pouvoir s'en procurer, il faut au moins gagner un salaire moyen: environ 4 francs par mois. Juste ce qu'il faut pour survivre.

Survivre? Au centre nutritionnel de Bagdad, on lit de la révolte, et peut-être une hostilité sourde, dans les yeux de la doctoresse Alhan Ibrahim Al-Rashid: "Qu'est-ce que vous croyez? Que du riz nous suffit pour vivre? Et notre déprime collective, vous en faites quoi?" Elle s'emballe et crie sa frustration personnelle, au-delà de son impuissance face à la horde de gamins loqueteux qu'elle renverra bientôt, après quelques pastilles vitaminées, à leur misère. "Je n'ai pas vu un seul magazine scientifique depuis dix ans. On veut de nouveaux vêtements, de nouvelles voitures, des machines à laver; on veut pouvoir voyager, s'amuser, comprenez-vous?" Difficile de soutenir son regard, mais ça, au moins, on comprend.


Depuis dix ans, plus aucun livre n'entre en Irak.


Ce n'est pas parce qu'on ne crève pas qu'on vit. En bouclant l'aéroport de Bagdad, la communauté internationale a fermé les vannes d'oxygène et d'espoir et, sur les 900 kilomètres de route qu'il faut parcourir depuis Amman, en Jordanie, pour rejoindre la ville en pénitence, on a la sensation que le désert se referme derrière soi comme un piège et que, bientôt, son immensité ocre et pierreuse aura dévoré ce qu'on appelait liberté. Il faut dire que les fonctionnaires de la douane Irakienne s'emploient à lui donner le coup de grâce. Ils réservent à celui qui ne possède pas une lettre officielle lui permettant de passer par le canal VIP trois heures de joyeusetés auxquelles il ne pourra échapper qu'en consentant au racket organisé: test sida aussi redoutable que bidon, tracasseries papivores, bakchich pour le flic qui check l'ordinateur à la recherche du modem, interdit par le régime tout comme les téléphones portables, les antennes paraboliques et le net.

Ce sbire n'est pas une création américaine. C'est une scorie de la dictature corrompue de Saddam Hussein. Tout comme le Ministère de l'information, qui oblige chaque journaliste à payer 50 dollars par jour pour pouvoir mieux faire son métier, entendez sous surveillance.

L'eau infectée est une des premières causes de maladie et de mortalité. En effet, la communauté internationale n'est pas seule à tuer l'Irak. Le pays doit à Saddam le va-t-en-guerre de l'avoir privé d'une partie de ses forces vives, dans le conflit meurtrier avec l'Iran. Puis il y eut l'escapade koweitienne et le ban. Mais si, comme se plaît à répéter le régime, l'Irak d'avant les sanctions avait atteint le niveau économique de la Grèce, grâce aux revenus pétroliers, ce n'était pas le genre de richesse qui profitait à tout le monde. L'Irak du sud, l'Irak du peuple, celui de mon petit cireur de chaussures au sourire immaculé, celui des enfants mendiants qui traquent la résistance émotionnelle de l'Occidental sur des kilomètres, celui des femmes en noir qui, sur leur portée muette, alignent dix enfants, celui des garçons jouant au foot dans les ordures et les miasmes d'un marigot fangeux que l'Etat ne pense pas à assainir, celui du paysan qui attend qu'un riche cultivateur lui lance quelques dinars pour monter sur un palmier et en ramener des dattes, cet Irak-là n'a jamais été riche, n'en déplaise aux chiffres officiels. Et s'ils ont tous le mot embargo à la bouche, il y a fort à parier que beaucoup ne savent pas l'écrire.

Ainsi, les familles qui manquent d'hommes, tombés sous les bombardiers anglais ou américains pendant la Mère de toutes les batailles, ne peuvent plus envoyer leurs enfants à l'école. Quant aux intellectuels qui possédaient des livres, ils sont aujourd'hui contraints de les brader au souk, et ce sont des bibliothèques entières qu'on couche dans la poussière des chemins et dont on se défait comme de sa propre histoire.



Faute d'argent, beaucoup d'enfants ne fréquentent plus l'école.

En ce dimanche de juin, les gosses d'un quartier populaire de Bassora plient sous le poids des cahiers maculés qu'ils vont rendre au directeur de l'école pour être réutilisés. Mon petit cireur de chaussures, lui, leur a trouvé une autre affectation: déchirées puis pliées en cônes, les pages de ses livres emballent désormais des graines de tournesol qu'il vend à la criée. Ce devait être son adieu à l'école. Quant au directeur, il demanda aux journalistes étrangers un stylo. Le stade juste avant l'adieu.

"L'embargo encourage la dictature, c'est clair. Et ce n'est pas seulement l'Irak qui a fait Saddam, derrière lequel nous sommes tous, c'est aussi l'Occident. Notre régime est comme tant d'autres régimes du Moyen-Orient. Bien sûr, ce n'est pas une démocratie au sens où vous l'entendez. C'est impossible ici, il faudrait pour cela éduquer les gens." Celui qui prononce ce discours s'appelle Joseph Habbi. Il est vicaire patriarcal de l'Eglise catholique chaldéenne et membre de la section philosophique de l'Académie. Un de ces intellectuels complets et humanistes que ni les comparaisons culturelles ni les drames chroniques de sa nation n'ont abîmés. En tant que prêtre, il serait envié par pas mal de ses pairs occidentaux: son église, il la remplit de 700 fidèles chaque dimanche, en plus des 2000 qui assistent à la messe dans la cour. Ils sont plus d'un million, les chrétiens d'Irak, sur 23 millions: plus riches que les musulmans, grâce au soutien des frères de l'étranger d'abord et à la solidarité professionnelle ensuite. Aujourd'hui, par réaction contre l'adversité, ils tutoient Dieu un peu plus que de coutume. Mais s'ils vont souvent à l'église, c'est aussi parce qu'elle est devenue un lieu de rencontre où l'on s'entraide, où l'on fait de l'artisanat et où l'on apprend l'informatique. Et encore: c'est un havre contre la poussée du fondamentalisme musulman. En héritier du parti Baas, gauchiste et laïcisant, Saddam Hussein n'appréciait guère les mollahs et n'hésitait pas à en tuer un s'il poussait au fanatisme. D'où la répression chiite. Jusqu'au fiasco de la guerre du Golfe, qui l'obligea à pactiser avec les religieux. Alors, on a imprimé sur le drapeau ìAllah Akbarî, et l'alcool fut banni des bistrots. Tandis que l'Irak des femmes s'est recouvert de noir des pieds à la tête, l'Irak des hommes a été soûlé de morale et gorgé de frustrations, ce d'autant que les jeunes n'ont plus assez d'argent pour se marier. "Nous, on cherche surtout des films d'amour..." confiaient ces garçons oisifs. "Je ne crains pas l'intolérance vis-à-vis des chrétiens, dit le Père Habbi. Mais on commence à souffrir du fanatisme de certains instituteurs, de la propagande sur nos chaînes de radio et de télévision." Une forme d'affirmation identitaire en réaction à cet Occident méprisant et largueur de bombes, alors même qu'au fond le peuple Irakien rêve d'Amérique: ses voitures, son cinéma, ses take away, ses cartoons... ils sont partout. Tragique schizophrénie... Et ils sont près de 3 millions, dit-on, à avoir quitté le pays depuis 1990. "Il se peut que les musulmans doivent passer par là pour gagner ce que nous, chrétiens, avons gagné: un sens critique de la religion." Qu'est-ce que serait un prêtre sans espoir? Merci, Père Habbi, de croire pour ceux qui ne peuvent plus.

C'est évident: les sanctions ont renforcé le soutien au régime. Et c'est peut-être cela, la plus grande menace, même si, à court terme, les Etats-Unis y gagnent. Comment? "La région est sous contrôle, le pétrole aussi, les ventes d'armes se portent bien, et Israël se tient tranquille", résume le Père Habbi. Imparable.

Ah oui, le pétrole... Ça le connaît bien, le pétrole, Sattam Al-Gaaod, puisque sa compagnie de commerce international, qui affiche 150 à 200 millions de dollars de chiffre d'affaires par an, est aussi numéro un en matière de contrebande d'or noir. Cultivé, plein d'humour, taillé pour le débat et féru de dialectique, très à l'aise dans sa somptueuse villa d'Amman où il nous reçoit, il prévient d'abord qu'il considère le viol de l'embargo comme un devoir envers son peuple. Puis il avance: "Ma compagnie, Al-Eman Investment Group, utilise deux canaux maritimes principaux: les ports iraniens d'une part, koweitiens et saoudiens d'autre part, qui laissent passer nos cargos de marchandises, moyennant investissement commun." Et les fournisseurs? "Essentiellement la France, l'Allemagne et la Suisse." La Suisse, dites-vous, viole l'embargo? "Oui, je fais du business pour 20 millions de dollars par année avec votre pays."

Qu'on se rassure, le traditionnel sens des affaires des industriels helvétiques permet à Sattam de prodiguer quelques largesses - en donations diverses et création d'emplois - à ceux qui ne pourront pas, à l'instar des nababs de Bagdad, se payer les produits qu'il importe frauduleusement.

Celui-ci a eu le temps d'apprendre à vivre pour comprendre qu'il ne sert à rien de mourir d'embargo et d'enfermement répressif sur la terre d'Abraham.

Par Laure Lugon Zugravu, envoyée spéciale de l'Illustré en Irak.
Paru le 12 juillet 2000 dans L'Illustré.

 
     
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