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Les sacrifiés...
Le guerre du golfe...
Une guerre sans fin...

Irak, ça suffit !
L'école devient un luxe...
L'innocence qu'on tue...
Une véritable tragédie...

 



Guerre sans fin contre l'Irak
Par Denis Halliday, responsable du programme humanitaire de l'ONU pour l'Irak qui a démissionné de ses fonctions pour protester contre les sanctions

Des sanctions qui tuent...
Plus de huit ans après leur adoption, et alors que se renforce le pouvoir du président Saddam Hussein, les sanctions continuent de détruire, à petit feu, la société Irakienne. Est-ce le rôle des Nations unies de torturer tout un peuple ?

L'IMPOSITION de sanctions à l'Irak, décidée par le Conseil de sécurité des Nations unies, peut se comparer à une guerre non déclarée. Pour la population, les résultats sont les mêmes : mêmes destructions de son bien-être, même hypothèque sur son avenir. Je ne suis pas un expert de l'Irak. Mais, pour mon bonheur ou mon malheur, j'ai eu la possibilité de voir de mes yeux les conséquences des sanctions durant les treize mois de mon séjour là-bas - qui se sont achevés le 1er octobre 1998 -, comme coordinateur humanitaire des Nations unies.

J'œuvrais en étroite coopération avec les agences des Nations unies présentes en Irak et qui étaient, avec mon équipe, responsables du programme " pétrole contre nourriture ". Dans la partie centre et dans le sud du pays, nous travaillions avec les organismes Irakiens officiels, alors que dans le nord, au Kurdistan, nous étions directement en charge de la distribution de la nourriture. Nous pouvions ainsi fournir toutes les informations adéquates au secrétaire général de l'ONU.

Depuis mon retour, j'ai pu constater que la plupart de mes interlocuteurs - journalistes, universitaires, responsables d'organisations non gouvernementales, etc. - ne mesurent pas l'ampleur des dégâts infligés à l'infrastructure civile Irakienne durant les bombardements du début de l'année 1991. Ils ont du mal à comprendre que beaucoup de ces destructions n'ont pas été réparées depuis, faute de revenus pétroliers suffisants et à cause des sanctions et de l'isolement dans lequel l'Irak est maintenu.

A Bagdad, ce qui frappe en premier, c'est l'état de délabrement de la ville : ses rues sales et mal entretenues, ses poubelles à ciel ouvert, ses égouts qui débordent, ses anciens espaces verts devenus gris, ses maisons effondrées, ses terrains vagues, bref tous les signes de déclin et de négligence. La municipalité n'a plus les moyens de payer un nombre suffisant d'éboueurs et est incapable de remplacer les équipements endommagés.

Tout le système de transport s'est effondré. Les lignes aériennes intérieures, naguère florissantes, ne fonctionnent plus. Les trains vers Bassorah ou Mossoul, aux fenêtres cassées, sont irréguliers tandis que les autobus sont un cauchemar fait de presse et de sueur. Les services postaux ou bancaires ne marchent pas, l'eau potable ne coule plus du robinet.

Le chômage frappe une proportion catastrophique de la population, car les usines ont été bombardées et les matières premières ne peuvent plus être importées. On estime entre cinq et six millions, pour la seule agglomération de Bagdad, le nombre de personnes qui ne disposent pas du minimum vital.

Ce qui étonne le plus ensuite, ce sont les efforts de la population pour survivre. On peut voir quelques enfants particulièrement chanceux aller à l'école et des jardins d'enfants avec leurs Mickey Mouse un peu décatis. Des étalages multicolores tiennent en équilibre sur des caisses ou des vieilles boîtes, mais leur contenu est inaccessible à ceux qui ont des salaires fixes ou à la masse innombrable des pauvres. On trouve de tout, des cigarettes - vous pouvez les acheter à l'unité si vos moyens sont limités - ou des chaussures de plastique, parfois en faux cuir.

A l'arrière de camions, les clients attendent patiemment dans la chaleur du jour finissant pour acheter du yoghourt, des fromages, du lait. Dans le vieux Bagdad, près du souk, on se cogne aux vendeurs d'eau avec leurs tasses collectives, à des galettes de pain empilées sur des grands plateaux de métal, ou à des livres, des milliers de livres que des particuliers bradent pour récupérer de quoi acheter de la nourriture, des médicaments ou d'autres biens de première nécessité.

On se heurte aussi aux enfants envoyés par leurs parents pour mendier ou à des vieillards honteux en quête de quelques pièces. Dans cette société fière, la mendicité est pourtant mal vue. Quand il m'arrivait de donner une poignée de dinars, certains Irakiens me le reprochaient, gênés qu'ils étaient de voir un étranger accosté par un mendiant. Aux coins des rues, à côté de feux de signalisation souvent en panne, on peut voir des enfants de quatre ou cinq ans risquer leurs doigts de pied quand ce n'est pas leur vie pour quémander de l'argent à la fenêtre des voitures.

Mais les enfants de Bagdad n'ont pas seulement besoin de nourriture. La plupart manquent de vêtements propres, d'un logement décent ou d'eau potable. Ils ne peuvent même pas rêver d'une vie avec un minimum de soins de santé, avec la sécurité d'une nourriture régulière et équilibrée, avec la possibilité d'aller à l'école plutôt que de travailler ou de mendier. Certains s'enfoncent dans la délinquance, un phénomène relativement nouveau, qui a nécessité, quand le soir approche, la fermeture de la vieille ville, des maisons de thé et des boutiques.

On évalue à 30 % le pourcentage des enfants qui ont abandonné l'école - alors que le système d'enseignement gouvernemental de qualité et dont le pays était fier couvrait, dans les années 80, tout le territoire. La même proportion d'enfants souffre de malnutrition, avec toutes les conséquences que l'on peut imaginer sur leur santé physique et mentale.

Même un étranger choyé n'est pas à l'abri des coupures d'électricité et de l'inconfort d'un été où la température atteint souvent 50° C. A l'extérieur des bâtiments des Nations unies, on peut voir des gardes sous-payés dans leurs uniformes râpés, qui espèrent qu'ils pourront recevoir quelque nourriture à la cafétéria. Dans les bureaux des ministères, on rencontre des officiels qui portent, jour après jour, le même costume, la même chemise, la même paire de chaussures. Symboles des temps difficiles, les tapis sont élimés et pleins de trous.

Il règne partout un climat de désespoir, de destruction à la fois physique et mentale. Il est palpable, partout où l'on se rend, même dans les hôpitaux. Là, on est tout de suite frappé par la saleté, les équipements hors d'usage, les lits brinquebalants, l'absence de draps... Bien que les médecins n'aient pas baissé les bras, ils sont soumis à de terribles pressions, devant prendre des décisions dramatiques : à qui prescrire ce médicament si rare ? à qui administrer ce traitement vital, parmi les dizaines de patients ? qui doit mourir et qui pourra, peut-être, rester en vie ? La mort, que l'on pourrait facilement éviter, est devenue une réalité quotidienne.

Inauguré en 1996, le programme " pétrole contre nourriture " a permis des changements positifs. Il a permis d'importer 8 millions de mètres cubes de nourriture et de médicaments. Les ministères et les agences Irakiennes concernées le gèrent avec beaucoup d'efficacité, notamment à travers cinquante mille agents qui assurent la distribution à travers le pays. Les observateurs des Nations unies, qui surveillent cette mise en oeuvre, n'ont constaté aucun détournement de nourriture ou de médicaments : l'absence de famine est une preuve du succès des autorités. Au-delà des fonctionnaires et des personnels militaires, le programme assure l'aide aux plus démunis, notamment aux orphelins, aux familles monoparentales, etc. S'il reste vital pour la population, il faut souligner qu'il ne permet pas de dégager de l'argent pour la reconstruction des infrastructures du pays, de son système d'eau potable ou d'égouts, pour la réhabilitation du secteur de l'électricité, pour la reconstruction des hôpitaux, etc.

Après huit ans de sanctions accompagnées par des menaces de frappes américaines et, de temps en temps, de quelques missiles, il règne partout un grand fatalisme. L'absence d'espoir s'insinue partout. On trouve des jeunes adultes incapables de trouver un travail qui corresponde à leur formation. Leur colère et leur frustration sont palpables. Alors que de nombreux cadres ont fui à l'étranger, avec des conséquences désastreuses à long terme pour la reconstruction du pays, les nouveaux diplômés sont rarement capables d'en faire autant. Les femmes diplômées, qui avaient gagné du terrain durant la guerre entre l'Irak et l'Iran (1980-1988), perdent leur travail qualifié au profit des hommes et leur place dans la société recule. Elles sont nombreuses à s'épuiser dans des ateliers pour gagner un peu d'argent, sûrement plus que ce que leur procurerait une paie de fonctionnaire rongée par l'inflation et la dévaluation du dinar.

Une torture infligée à tout un peuple
Et la démocratie ?


En dépit des illusions de certains Etats, il n'existe aucun environnement propice à la démocratie sous le régime des sanctions. Ceux qui auraient pu se battre pour elle sont partis ou sont trop occupés de survivre, multipliant les emplois pour ramener quelque nourriture sur la table de leur famille restreinte et étendue. Les intellectuels, notamment ceux qui ont eu l'occasion d'étudier ou tout simplement de voyager à l'étranger, connaissent une terrible aliénation. Et le sentiment terrible d'être rejetés par tout le monde, par les Etats-Unis, par l'Europe, et même par certains de leurs voisins arabes.

La direction politique, que l'on considère à l'étranger comme " extrémiste ", est désormais perçue par beaucoup en Irak comme trop modérée. On lui reproche, malgré huit années de sanctions, de continuer à chercher des compromis avec les Nations unies. Beaucoup ont exprimé leur déception après l'annulation par le président Saddam Hussein de ses décisions d'août et d'octobre 1998 de suspendre sa coopération avec l'Unscom, la commission spéciale de l'ONU chargée du désarmement de l'Irak.

Comme l'a expliqué un ministre, même sans frappes militaires, les sanctions tuent huit mille personnes par mois. La fierté nationale pousse certains, notamment au sein du parti Baas au pouvoir, à penser que l'Irak devrait rompre toute coopération avec les Nations unies et en appeler à la solidarité du monde arabe et islamique pour la nourriture, les médicaments et les autres produits de première nécessité. A la veille de mon départ de Bagdad, un ministre m'expliquait que ses propres enfants lui reprochaient la recherche de compromis avec l'ONU.

Les sanctions nourrissent le fanatisme et pourraient déboucher sur la montée de l'extrémisme politique. Le danger est sous-estimé à l'étranger malgré la victoire des talibans en Afghanistan ou les leçons de l'histoire attestées par la montée du national-socialisme en Allemagne au lendemain du traité de Versailles.

Que faut-il faire, alors que les relations entre les Nations unies, l'Unscom et l'Irak ne cessent de se détériorer ? Les opposants à la levée des sanctions affirment que le président Saddam Hussein est le seul responsable de cette situation. Lui seul peut obtenir la levée des sanctions en répondant aux demandes de l'Unscom. N'est-il pas celui qui gaspille l'argent en construisant des palais ? Cette explication est un peu courte. Après huit années de faux espoirs, d'insincérité à Bagdad et à New York, le peuple Irakien est désespéré.

La diabolisation de M. Saddam Hussein n'a servi qu'à renforcer son pouvoir en Irak et son influence dans le monde arabe et islamique.

Les frappes militaires, les sanctions, l'isolement n'ont abouti à aucun changement positif. Les sanctions se sont révélées un dispositif brutal et inhumain. On peut, à juste titre, haïr le président Saddam Hussein mais, dans le même temps, ne trouver dans la charte des Nations unies aucun article justifiant son assassinat ou la torture infligée à son peuple.

Il est temps d'abandonner les plans qui visent à brutaliser encore plus ce pays, à assassiner ses dirigeants et à s'assigner d'autres objectifs que ceux prévus par les résolutions des Nations unies. Il est temps d'ouvrir un véritable dialogue qui permette à l'ensemble des pays du Golfe d'imaginer un avenir plus pacifique.


Article paru dans Le Monde Diplomatique, Janvier 2000.

 
     
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