IRAK : dix ans d'embargo, ça suffit
Récit journalistique
Au sortir de la guerre du Golfe, les Occidentaux
placent le pays en quarantaine. Les conséquences sur la
société Irakienne sont terribles.
"Ces dix années de sanctions ont été
très dures. Et maintenant, c'est pire". (Karia, mère
de famille). "Il y a de plus en plus de décès
à la naissance et de nombreuses anomalies congénitales
: des bébés avec un seul bras, une seule main...
" (Ali Hassan El-Jumaly, médecin). " On n'a plus
la même énergie " (Ali, père de famille).
" L'embargo touche tout le monde. C'est une chose contre
l'humanité ". (Emmanuel Delly, archevêque).
La rue Al Saadoun s'étire dans le centre de Bagdad, à
deux pas du Tigre, dans le vacarme des klaxons stridents et les
gaz d'échappement. Sur les étals des commerces :
des fruits, des légumes. A· la terrasse des restaurants,
les conversations vont bon train, épicées par l'odeur
des kebabs. Dans les entrées de salles de cinéma,
c'est l'affluence. Non pas que les Irakiens se précipitent
pour voir les récents films de la production mondiale :
ils n'y ont pas droit pour cause d'embargo. Il s'agit de séries
B, de kung-fu, souvent datées des années soixante-dix.
Mais ils se délectent des photos présentant l'histoire,
comme par exemple ce long métrage italien intitulé
Une Nièce malicieuse. Tout un programme ! Un cliché
de fille en soutien-gorge sur lequel un prude censeur a apposé
un ruban adhésif bleu, qui n'aboutit qu'à faire
ressortir un peu plus les parties cachées. Autant d'images
qui, de toute manière, sont retirées des bobines.
· l'orée du vieux Bagdad, le café Hassan
Ajmi, un vieil établissement aux bancs jaunis, a dû
connaître des heures de gloire. Entre la fumée des
narguilés et la vapeur des thés brûlants,
le bruit des dominos qui claquent sur des tables passablement
usées. Au mur, des portraits de Saddam Hussein. Et d'anciens
miroirs avec des toiles d'araignées.
Se promener dans le quartier Arasat, de l'autre côté
de la ville, c'est rencontrer un autre Bagdad : riche, avec ses
restaurants italiens, ses pizzerias, ses magasins Benetton, Swatch
et autre Hugo Boss. Là, les jeunes couples sont chics.
"Ne vous laissez pas abuser par ces premières visions",
prévient un diplomate. "Ces quartiers riches, rutilants,
ces Mercedes, ces appareils électroménagers en vente,
ne sont accessibles qu'à une infime minorité et
ne sont pas représentatifs de l'Irak d'aujourd'hui. De
l'Irak soumis à dix ans d'embargo". Il remarque "le
changement d'attitude du pouvoir". "Il s'agit d'un sentiment
de résistance à la mainmise américaine. Mais
cela relève d'un pragmatisme évident, une certaine
propagande pour dire qu'ils s'en sortent quand même",
dit-il. Il en veut pour preuve la récente remise en état
d'une centrale électrique hors service, qui fonctionne
maintenant avec un moteur d'hélicoptère utilisé
comme turbine. Par secteurs, la capitale Irakienne est privée
de courant six heures par jour en moyenne. Dans les provinces,
de Bassorah à Mossoul, c'est bien souvent pire. Les infrastructures
sont dans un état de délabrement avancé,
faute de pièces de rechange. Les plus fortunés disposent
d'un groupe électrogène. Les autres, la très
grande majorité, allument des lampes à pétrole
et voient, impuissants, leur réfrigérateur couler.
Ali Nasser Homadi, 54 ans, est dans ce cas. Il vit avec sa famille
à El-Kadoumia, dans la banlieue nord de Bagdad, où
dans le passé, les militants communistes étaient
influents. Avant de tomber sous les coups d'une brutale répression
du pouvoir. Dans ces ruelles surplombées de shenashil (cette
forme particulière de balcons en bois), les vieux sont
au café, les enfants trottinent derrière leur mère,
les artisans travaillent. La vie... malgré la misère
qui s'étend un peu plus chaque jour. Cheveux blancs, sourcils
encore noirs, moustache et barbe qui affleure : Ali a de la gueule
comme on dit, avec une bague à chaque main. Sa maison est
tout ce qu'il y a de rustique. Le moindre recoin est utilisé.
Sous le vieil escalier en bois branlant, un grillage empêche
les poules de sortir. Le coq, lui, est libre. Deux pièces
et une mezzanine qui sert de grenier, que se partagent douze personnes.
Ali a trois femmes et 29 enfants. Certains sont grands et déjà
mariés. L'insalubrité tapisse les murs. "On
est pourtant des êtres humains. On a envie de vivre, d'être
heureux, comme tous les hommes du monde", lâche-t-il
en guise d'introduction. Il était contremaître dans
le bâtiment. Huit ans sous l'uniforme pendant l'affreuse
guerre Iran-Irak. Touché par les armes chimiques. Impossible
de reprendre une activité professionnelle, les jambes ne
suivent plus. "Je sens mon corps fatigué, ma vue a
fortement baissé. Je me suis battu dans des guerres. Mais
mon combat est d'apprendre à mes enfants la vertu du travail,
à ne pas voler. Bien sûr, on est pauvre, mais on
est digne".
L'embargo les touche de plein fouet. Ali ne tient pas à
s'y étendre de trop. Karia, sa première épouse,
une forte femme, veut parler. "Ces dix années de sanctions
ont été très dures. Et maintenant, c'est
pire. Depuis dix ans, c'est la quête quasi quotidienne de
travail. On en trouve un peu, mais ça ne dure jamais très
longtemps". Karia fait du pain qu'elle vend sur le marché.
Juste de quoi améliorer l'ordinaire. "Les coupons
d'alimentation mensuels nous aident. Mais ce n'est pas suffisant.
C'est un petit quelque chose à la place de rien. C'est
pareil pour la santé. Un de mes petits-fils est très
malade. Il est difficile de le soigner. On ne peut pas acheter
les médicaments prescrits. Maintenant, on est fatigué
de cette précarité", avoue-t-elle. "On
n'a plus la même énergie". Ali explique : "Au
début de l'embargo, en 1990, je me suis dit que l'ennemi
ne pouvait pas devenir ami en un jour. Lorsque tu combats quelqu'un
et qu'il est par terre, tu continues à frapper pour le
terrasser définitivement. C'est ce qui s'est passé".
Il ajoute avec une fierté forcée : "On vit
ça comme une vie normale parce qu'on ne s'attend pas à
autre chose".
Pour lui, tout a commencé en 1973, lors de la nationalisation
du pétrole. "La Grande-Bretagne et les Etats-Unis
n'aiment pas les pays qui se donnent les moyens de se développer,
de façon indépendante. L'histoire avec le Koweït
a été leur chance. Ils ne voulaient pas libérer
le Koweït mais détruire l'Irak". Il s'arrête.
Silence dans la pièce. Ali boit son thé à
petites lampées. Il regarde sa femme et dit : "On
a beaucoup souffert les premières années de l'embargo,
les enfants étaient en bas âge. Tous sont allés
à l'école, mais juste pour apprendre à lire
et à écrire. Après, il fallait qu'ils travaillent.
Sans l'embargo, la plupart d'entre eux auraient pu continuer.
Cet embargo est dirigé contre les jeunes. C'est encore
plus dur pour eux". Plus bas : "J'ai souvent mal aux
jambes mais pas assez d'argent pour me faire soigner. Je ne peux
plus travailler. On fait de notre mieux pour survivre. Maintenant,
on compte sur Dieu pour que l'embargo soit levé et que
l'on retrouve notre vraie vie". Enervé, il lance :
"Je ne suis pas très cultivé, mais j'ai entendu
parler des Droits de l'homme. Ils disent que Saddam Hussein ne
les respecte pas. Mais eux, les respectent-ils en nous faisant
souffrir de la sorte ?"
L'archevêque Emmanuel Delly, auxiliaire du patriarche chaldéen,
ne dit pas autre chose lorsqu'il stigmatise l'attitude des pays
occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier.
"L'embargo touche tout le monde. C'est une chose contre l'humanité.
Des enfants meurent à cause de ces sanctions. C'est injuste.
Sont-ils de vrais chrétiens ceux qui décident de
telles actions contre un peuple ? "demande-t-il." Les
lois qu'ils promulguent ainsi sont en désaccord avec les
lois chrétiennes. Alors qu'il faudrait être frères
et sentir la fraternité, ils s'appliquent à faire
souffrir un peuple injustement. Pourquoi faire mourir des gens
? ". Il a cette phrase : "L'embargo, ce n'est rien d'autre
que la poursuite de la guerre, c'est tuer un peuple sans armes".
L'année 1995 a été cruciale en Irak. Tout
le monde a réalisé que l'embargo pouvait durer longtemps.
La société a littéralement volé en
éclats. Les agressions et les meurtres ont progressé
de façon vertigineuse. "Comme si on avait mis un bandeau
autour des yeux de quelqu'un qui voit bien", explique Jamal,
un étudiant de l'Université. "Il s'attend à
ce qu'on le lui enlève à tout moment. Soudain, il
comprend qu'il lui faut vivre avec. Il est effondré. Moi-même,
à cette époque, je ne rêvais que d'une chose
: pouvoir manger un kilo de sucre. Ma mère était
obligée d'en voler". Ce n'est sans doute pas pour
rien si Saddam Hussein a accepté en mai 1996 la résolution
986 de l'ONU dite "pétrole contre nourriture"
permettant à l'Irak de vendre du brut pour acheter des
produits de première nécessité, sous strict
contrôle des Nations unies. "Une goutte d'eau dans
l'océan", selon un membre de l'Organisation des Nations
unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). D'autant qu'au
sein du Comité des sanctions, chargé de donner son
approbation pour tout contrat, les représentants américains
et britanniques jouent le blocage. Selon l'ONU, près du
tiers des enfants d'Irak souffrent de malnutrition chronique malgré
l'entrée en vigueur de ce programme; près d'un million
d'Irakiens n'ont pas été scolarisés et 200
000 autres ont quitté prématurément les cours
au cours de l'année scolaire 1997-1998. Et pourtant, l'Ecole
est gratuite en Irak. Mais les fournitures scolaires et le transport
coûtent désormais trop cher pour beaucoup de familles.
Constat dramatique que confirme la visite des centres hospitaliers
et scolaires du pays.
Service pédiatrique de l'hôpital
Saddam à Iscan, au centre de Bagdad.
Une femme est là, parmi des dizaines
d'autres, une petite fille dans les bras. "J'espère
que vous allez me donner de bons médicaments", dit-elle
à un infirmier visiblement débordé. La gosse
se met à tousser doucement, comme résignée.
"Les conditions se dégradent", indique le docteur
Mazin Al Shammari. "Les enfants ont des problèmes
de poitrine. Nous avons besoin d'antibiotiques, d'oxygène,
de sang. Dans les chambres, il n'y a pas assez d'isolation et
les virus se transmettent à la vitesse grand V. Les infections
se greffent sur la malnutrition". Deux à trois enfants
meurent chaque jour dans cet établissement. Le nombre de
cas de leucémie a quadruplé dans le pays, dû
en grande partie à l'uranium contenu dans les bombes et
autres missiles balancés chaque jour par les avions américains
et britanniques. Sur les lits, malgré les soins prodigués,
garçons et filles sont hagards. Dans une des salles, des
feuillets calligraphiés sur un cahier d'écolier
sont accrochés sur un mur. La dernière trace de
Osama, mort il y a un mois. Il a écrit son espoir en la
guérison des autres et la fin prochaine de l'embargo. "Il
est très difficile de travailler ici, trop d'enfants meurent
et pourtant cet hôpital n'est pas le plus mal loti",
s'insurge le praticien. "Je n'en peux plus. Je vais peut-être
quitter la médecine. On voit dans les livres ce qu'il faut
faire. Mais on n'a rien du tout pour soigner réellement.
Et puis nous ne sommes plus au courant des développements
de la médecine. Avant l'embargo, on avait près de
30 % de guérison des leucémies. Maintenant, je n'en
vois plus aucun survivre".
Dans le quartier populaire de Saddam City, l'hôpital est
encore plus dépouillé. Les matelas des lits sont
déchirés. Une horrible puanteur de mort rôde,
traîne dans les couloirs. Le va-et-vient est incessant.
De gigantesques files d'attente devant des salles de consultations.
Un nourrisson de quatre mois est si affaibli, qu'il ne crie plus,
ne pleure plus. Un enfant de cinq ans, qui ne possède plus
d'immunité par manque de globules blancs, respire avec
difficulté. On entend des gémissements. "Nous
admettons des centaines de personnes par jour", souligne
le docteur Ali Hassan El-Jumaly, directeur de cet établissement
spécialisé dans la maternité et la pédiatrie.
"Mais il est impossible de respecter les prescriptions nécessaires.
Les mères souffrent aussi de la malnutrition et de tension
psychologique. Une femme enceinte a besoin d'être bien nourrie,
de recevoir des protéines. Avant l'embargo, nous pouvions
suivre les grossesses. C'est maintenant impossible. Avant, le
stock de draps était renouvelé tous les ans. Nous
avons les mêmes depuis 1990". Le manque de prévention
entraîne le développement de maladies autrefois éradiquées.
Les incubateurs pour prématurés, défectueux,
n'ont pas été remplacés depuis dix ans. Pas
moyen de contrôler la température ou l'humidité.
"Il y a de plus en plus de décès à la
naissance et de nombreuses anomalies congénitales : des
bébés avec un seul bras, une seule main...",
se révolte Hassan El-Jumaly. L'anémie touche au
minimum une personne par famille. Cette affection, provoquée
par la présence de produits toxiques dans le sang, se traduit
par un gonflement du foie, un développement rachitique
et des faces jaune-marron. · trente ans, on en paraît
quinze.
Ecole Eben Massoud, district d'Al Rahmanyia,
Bagdad. Un quartier pauvre.
895 élèves, cinquante par classe.
La quasi totalité des vitres a volé en éclats
un an auparavant, suite aux bombardements. Les remplacer coûte
cher, alors on met des bouts de plastique. Beaucoup d'humidité
sur les murs. Une couche de peinture cache les taches mais ne
fait pas disparaître la moisissure. 95 % du matériel
électrique ne fonctionne plus. Sabah Rashad, institutrice
depuis vingt ans, tente de faire la classe, dans la pénombre.
"Tout manque", dit-elle. "Alors je fabrique des
éléments pédagogiques chez moi. On n'a même
plus de craie. On demande à chaque élève,
tour à tour, d'en amener un bâton. Ce qui n'est pas
sans poser des problèmes. Normalement les familles donnent
50 dinars pour le sandwich de la journée. Si elles achètent
la craie, elles n'ont plus assez d'argent pour la nourriture.
Les gamins ont beaucoup de difficultés. Je leur enseigne
l'arabe, les sciences, les maths. Mais je n'ai rien à leur
montrer pour leur expliquer. Je ne suis pas peintre, je ne peux
pas tout faire. En hiver, je suis obligée d'ouvrir la porte
pour y voir suffisamment clair. Les enfants ont froid et me demandent
de fermer".
Sabah ne se plaint pas trop. Deux mois auparavant, ses élèves
étaient assis à même le sol, faute de pupitres.
Les commandes d'il y a deux ans sont enfin arrivées. Et
si le ministère fournit seulement six cahiers par an et
par élève, "on se débrouille en utilisant
le côté inutilisé de feuilles usagées".
Reste que, chaque jour, il manque des enfants à l'appel.
"Une mère est récemment venue me prévenir
qu'elle n'enverrait plus son fils à l'école car
c'est trop cher". Pour Karim Naïm, directeur de l'école
voisine, Muthana Alazawi, les difficultés sont identiques.
"Ils veulent détruire toutes les générations.
On a reçu des crayons dans le cadre de la résolution
986, mais on a beau les tailler, ce n'est que du bois. Il n'y
a pas de graphite à l'intérieur car ce matériau
est considéré comme faisant partie de la fabrication
d'armement". Il se dit "las, sans énergie"
mais affirme "on ne dira pas oui aux Etats-Unis". Il
continue pourtant. En cette fin de semaine, il faut descendre
le drapeau de l'école. Tous les élèves sont
rassemblés par classe. Ils crient : "Vive Saddam Hussein.
Nous devons étudier. On pourra ainsi stopper l'embargo".
Loin derrière le mur d'enceinte on aperçoit des
cerfs-volants multicolores qui virevoltent dans le ciel. Le chant
du muezzin se fait entendre.
Les milieux artistiques et intellectuels ne sont pas épargnés.
Le peintre Nouri Al-Rawi explique ainsi comment "les sanctions
ont fermé toutes les portes de l'Irak". Il fait état
d'un "manque de couleurs, de peintures, de stylos".
Pour Jamil Hamoudi, sans doute le plasticien Irakien le plus talentueux
depuis cinquante ans, dont les oeuvres s'inspirent de la calligraphie,
"l'embargo a détérioré profondément
toutes nos possibilités techniques et pratiques. Nous sommes
coupés du monde, nous n'avons plus de contacts avec les
mouvements artistiques. C'est une véritable destruction
intellectuelle et humaine". Hamoudi souffre de ces entraves,
lui qui parle un français parfait, lui l'ami d'André
Breton, et avoue être "attaché à la pensée
musulmane et à la civilisation islamique" sans renier
l'apport de la culture occidentale. Il parle également
des conséquences moins mesurables des sanctions sur la
nouvelle génération d'artistes : "Il y a des
éléments très intéressants chez les
jeunes peintres", confie-t-il. "Certains méritent
qu'on y prête attention. On peut compter sur eux pour perpétuer
le mouvement artistique Irakien. Mais pour palier aux difficultés
financières, ils ont tendance à suivre une pente
commerciale, à proposer une peinture qui plaît, sans
danger".
Au théâtre Al-Nehrain, le directeur, Kassem Waall
Al-Seradj, poursuit tant bien que mal son exploration d'un théâtre
politique et critique. "Le rôle de notre art est de
secouer les habitudes", estime-t-il. Sur la scène,
les comédiens n'hésitent pas à dénoncer
les travers de la société. Une critique légère
et prudente mais une critique tout de même. Un travail obéré,
là encore, par les difficultés matérielles.
"Beaucoup de projecteurs ne sont plus utilisables et les
acteurs n'ont plus la même volonté", dit-il
avec franchise. "En ne participant plus à des festivals,
il est évident que nous perdons toute possibilité
du partage d'expériences avec d'autres théâtres.
Nous nous efforçons de perpétuer un certain art,
de promouvoir l'amour et non pas la destruction. Sans les difficultés
actuelles, nous serions bien meilleurs". Ibtisam Abdulla
se définit comme une "écrivaine Irakienne,
journaliste et être humain - trois états difficiles
à vivre aujourd'hui". Auteur de nombreux romans (dont
deux publiés en Egypte), créatrice dès la
fin des années soixante d'une émission télévisée
consacrée aux femmes, actuellement rédactrice en
chef d'une revue littéraire, elle analyse la situation
avec lucidité : "L'embargo, je le ressens d'abord
comme tous les Irakiens. Je sais que ma fille veut voyager, mais
c'est impossible, c'est trop cher. Mon fils de trente ans voudrait
pouvoir vivre dans sa propre maison, mais il n'arrive pas à
trouver de travail, malgré ses diplômes". Comme
intellectuelle, elle regrette le temps où elle recevait
des revues et des livres du monde entier. Elle note surtout que
"la société régresse. Avant, toutes
les femmes travaillaient. Maintenant, elles restent à la
maison, font la cuisine et cousent les vêtements".
Il est des indices qui ne trompent pas : à l'abord des
souks, le vendredi, on rencontre de plus en plus d'intellectuels,
d'universitaires qui vendent leurs livres. De remarquables ouvrages
de valeurs dont ils se séparent avec regret. Ahmed Fathala
dirige l'Institut de musique de Bagdad. L'impact de l'embargo
est évident : impossible de réparer les instruments
cassés, les cordes pour le oud, - instrument-roi en Irak
- manquent et "sont très chères au marché
noir", l'orchestre de l'école ne dispose pas de chaises
et de pupitres en nombre suffisant... Pis : "la sensibilité
des musiciens est affectée, même si à force,
ils ont appris à mieux déclarer leurs sentiments
profonds".
Au Nord du pays, les Kurdes que la Maison-Blanche prétend
aujourd'hui protéger avec la création d'une zone
d'exclusion aérienne au-delà du 36e parallèle
- elle qui n'avait pas eu le moindre geste, la moindre réprobation
lorsque les troupes de Saddam Hussein ont réprimé
dans le sang les velléités d'autodétermination,
à la fin des années quatre-vingt - sont aussi soumis
à l'embargo. Si, dans l'ensemble, la situation est relativement
meilleure (grâce à la présence de nombreuses
Organisations non gouvernementales et aux potentialités
agricoles de la région) que dans le Centre et le Sud de
l'Irak, "la malnutrition est chronique", selon un responsable
du Programme alimentaire mondial de l'ONU (PAM), qui distribue
près de 54 000 tonnes de vivres par mois au Kurdistan,
fournies par le gouvernement central de Bagdad. Cette division
du pays n'empêche pas les trafics en tout genre, à
commencer par le pétrole. Chaque jour, des centaines de
camions-citernes pleins à ras bord quittent Mossoul et
Kirkouk et traversent le Kurdistan pour se rendre en Turquie.
Un "commerce" (auquel il faut ajouter les contrebandes
de produits les plus divers) qui génère des millions
de dollars pour le plus grand bénéfice de certaines
familles.
Au sein des organismes de l'ONU et des diverses ONG présentes
en Irak, tout le monde s'accorde à dire que si la résolution
986 a permis d'apporter certaines améliorations pour la
population, elle ne peut en rien leur redonner une vie "normale".
"Cette résolution est, en principe, partielle et temporaire.
L'évaluation faite en 1995-1996 pour estimer les besoins,
s'appuyait sur l'existant de l'époque", explique un
coordinateur du PAM. "Mais, étant donné qu'il
n'y a pas de maintenance des équipements, tout est devenu
problématique". Il ajoute : "Il ne sert à
rien de fournir du lait en poudre pour les enfants si l'eau n'est
pas potable. Par rapport à ce qui avait été
prévu, l'ensemble n'est plus cohérent". Encore
ne parle-t-on jamais des incidences des sanctions sur les moindres
gestes de la vie quotidienne. Dans nos sociétés
occidentales où l'utilisation du téléphone
mobile est devenue naturelle, où la pratique de l'Internet
permet le contact quasi instantané avec l'autre bout de
la planète, peut-on encore imaginer ce qui se passe lorsqu'il
faut recomposer le même numéro une bonne dizaine
de fois avant de joindre son correspondant, dans la même
ville, lorsque la moindre panne automobile est un drame parce
que les pièces de rechange sont rares et chères
? Le salaire minimum mensuel est de 6 000 dinars (environ 3 dollars).
C'est la paie d'un instituteur, l'équivalent de 10 oeufs
ou de 6 paquets de cigarettes. L'embargo, c'est aussi la présence
de mendiants toujours plus nombreux, l'apparition de ce que l'on
appelle les "enfants des rues". L'Irak - qui signifie
"racines", celles de la civilisation et de l'écriture
-, pays autrefois prospère et développé,
s'enfonce dans la misère. La population est prise en étau
entre la volonté américaine de destruction massive
et la dureté, voire la folie, du régime de Saddam
Hussein qui trouve dans les sanctions un moyen de se maintenir
au pouvoir en écrasant toute velléité d'opposition.
Faut-il assister sans broncher à cet horrible jeu de massacre
géostratégique au goût de pétrole ?
Par Pierre Barbancey, journaliste à
L'Humanité
Paru le 22 avril 2000 dans L'Humanité