L'âme d'une nation...
Les sacrifiés...
Le guerre du golfe...
Une guerre sans fin...

Irak, ça suffit !
L'école devient un luxe...
L'innocence qu'on tue...
Une véritable tragédie...

 



Quand l'école devient un luxe
Récit journalistique - Témoignage

C'était bien parti. Alphabétisation des femmes, scolarisation des fillettes... La guerre, puis l'embargo ont saboté ces efforts menés par les Irakiennes.

Bagdad. Ce jeudi, c'est Aïcha, 15 ans, qui a été choisie pour tirer les deux coups de carabine saluant le lever du drapeau irakien dans la cour intérieure de l'école secondaire des filles Al-Hariri. Elle a revêtu la tenue de circonstance, une longue jupe plissée bleue, un polo blanc à manches longues et un foulard bleu. La directrice de l'école a sorti précautionneusement l'arme du coffre. Et les 800 élèves, des filles de 12 à 17 ans engoncées dans leurs vêtements sombres, se sont rassemblées dans la cour pour cette cérémonie qui se répète chaque semaine.

En Irak, comme dans les autres nations arabes, le vendredi est le seul jour férié de la semaine. La veille, au matin, les écoles hissent le drapeau national, au cours d'une cérémonie d'allure militaire, rythmée par les coups de sifflets.

Les filles n'échappent pas à ces grandes manœuvres annonçant le jour de repos. Après un poème à la gloire de Saddam Hussein, les collégiennes de l'école secondaire Al-Hariri entonnent chants et slogans nationalistes en battant des mains. Une enseignante parle de la femme irakienne, appelée à se former et à s'éduquer afin d'assumer son rôle dans la société: aider l'homme. Vient le moment de hisser l'étendard. Visiblement intimidée par l'arme, Aïcha tire en l'air, manipule la culasse pour en extraire la douille, qui lui saute au visage et lui ouvre la lèvre. La jeune fille pose l'arme et court à l'infirmerie.

Saddam est partout dans le hall de l'école. Des portraits officiels et des photos du président aux côtés d'enseignantes tapissent les murs sur lesquels les élèves ont calligraphié des slogans arabes et anglais à la gloire du dictateur. Depuis la révolution de 1968 (qui a porté au pouvoir le parti Baas, aujourd'hui présidé par Saddam Hussein, n.d.l.r.), la scolarité est gratuite et obligatoire pour les filles comme pour les garçons de 6 à 12 ans , proclame Iman, la prof d'anglais. Pour les journalistes suisses, à moins que ce ne soit pour l'omniprésent représentant du Ministère de l'information, elle a écrit au tableau Non, non au blocus dans la langue de Shakespeare.

L'embargo, voté le 6 août 1990 par les Nations Unies, a entraîné une baisse alarmante du niveau scolaire. Papier, crayons et stylos font défaut. Comme ils ne mangent pas toujours à leur faim, les enfants sont moins assidus en classe. Beaucoup d'entre eux doivent contribuer aux revenus du ménage. De ce fait ils quittent l'école avant 12 ans ou prennent un petit emploi qu'ils exercent après les quatre heures de cours quotidiennes. J'ai même vu des écoliers voler les portes et les serrures de l'école pour les revendre , raconte un instituteur de Saddam City, le quartier le plus pauvre de Bagdad.

Et puis l'école est devenue trop chère. En Irak, les familles comptent quatre ou cinq enfants en moyenne. Les parents n'ont pas les moyens d'offrir le bus à leur nombreuse progéniture. Même des enseignants ont cessé de se rendre en classe à cause du coût des transports. En outre, la gratuité de l'école n'est plus assurée. Les parents doivent contribuer aux frais scolaires, ce qui incite nombre d'entre eux à scolariser les enfants de manière alternée: une partie des gosses vont à l'école les deux premiers jours, leurs frères et sœurs les deux suivants.

Les professeurs aussi font l'école buissonnière. Un tiers d'entre eux ont abandonné le métier pour embrasser une activité plus rémunératrice. Ils n'ont pas été remplacés, assure l'instituteur de Saddam City. Ceux qui sont fidèles à leur poste ont des horaires surchargés et prennent un second emploi pour survivre.

Autre effet pernicieux de la crise: une école à deux vitesses. Dans les quartiers aisés l'enseignement est excellent, grâce aux contributions financières des familles, tandis que dans les quartiers populaires il va à vau-l'eau, avec des classes accueillant jusqu'à 50 élèves, un matériel et des méthodes pédagogiques désuets.

Le système social basé sur l'assistance de l'Etat s'est écroulé avec l'embargo. Avant tout était subventionné: médicaments, vêtements, nourriture, instruction, au point qu'une famille modeste pouvait élever sept enfants sans tirer le diable par la queue. Depuis 1991 cette manne s'est tarie. Le budget de l'Etat ne représente plus que 10% de ce qu'il était. Et les budgets publics établis pour 1996 ont encore perdu 50% de leur valeur, dans une tentative déflationniste de réduction de la masse monétaire.

De nombreuses études officielles, visant à dénoncer les conséquences funestes de l'embargo, parlent de la baisse d'attention et de concentration des écoliers. Mais leur analyse est courte et leurs chiffres ne concordent pas. Selon le Ministère de l'information, 7% seulement des élèves n'ont pas achevé leur scolarité en 1994. Pour le Ministère de l'éducation, ils sont 58,7% dans ce cas. Et pour le directeur de l'Agence irakienne de presse, Udai El-Taie, entre 30% et 40%. Une chose est sûre: l'Etat n'a plus les moyens d'appliquer la loi punissant les parents qui n'envoient pas leurs enfants en classe, constate le représentant d'une organisation internationale.

Cette déscolarisation est lourde de conséquences. La Mésopotamie dont se réclame l'Irak a beau être le berceau de la civilisation et de l'écriture , comme aiment à le rappeler ses habitants, elle n'est pas encore sortie de l'illettrisme. Et pourtant, de méritoires efforts ont été entrepris pour élever le niveau d'instruction de la population, et des femmes en particulier.

Environ 1,2 million d'entre elles et 1 million d'hommes (sur une population de 20 millions d'habitants) ont été approchés entre 1978 et 1991 dans le cadre de deux campagnes d'alphabétisation, dont la première a reçu un prix de l'Unesco, l'agence des Nations Unies pour la science, la culture et l'éducation. Les difficultés nées de la guerre du Golfe, puis de l'embargo, ont mis un terme prématuré à ces tentatives conduites par la Fédération générale des femmes irakiennes (FGFI).

Mais aujourd'hui d'autres programmes sont mis en route pour redresser la situation. Aux classes de rattrapage pour garçons en situation d'abandon scolaire répondent depuis 1994 les classes de l'Ecole informelle pour jeunes filles. Les premières, créées par le Ministère de l'éducation, ramènent les garçons à l'école en leur proposant des repas gratuits. Les secondes, créées par la Fédération des femmes dans le prolongement des campagnes d'alphabétisation, attirent les filles avec des cours de couture qui leur donnent l'occasion de confectionner des vêtements.

La FGFI est présidée par Manal Younes, une belle femme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux noirs, courts, au regard intelligent, à qui la rumeur prête une liaison avec Saddam Hussein. Bien qu'elle se définisse comme une organisation non gouvernementale, cette fédération est largement subventionnée. Elle tient lieu de ministère des questions féminines et répercute dans la population féminine les décisions prises en haut lieu. Avec 1,5 million de membres, 222 sections et 12 000 employées, c'est une organisation de masse, du type qu'affectionnent les régimes autoritaires.

Mais c'est aussi une organisation qui défend les intérêts de la femme. Ainsi Aïfa Al-Takriti, secrétaire pour les relations extérieures, s'inquiète du récent désintérêt des filles pour l'école. Dans les zones rurales, les abandons scolaires sont plus fréquents chez les écolières que chez les garçons. Cela se traduit dans les classes primaires _ les seules à être mixtes _ par un déséquilibre des sexes. Pour cette nationaliste, qui appartient au clan du président, la faute en incombe à l'Occident: Nous devons motiver les filles à s'instruire, leur faire comprendre que l'ennemi veut qu'elles restent incultes, qu'il veut les priver de bien-être (sous-entendu par l'embargo). Les Etats-Unis veulent faire de nous un pays arriéré. Ils l'ont dit. Notre combat s'oppose à ces desseins. Fort heureusement, l'action de la Fédération des femmes va au-delà de ces discours idéologiques et débouche sur des actions concrètes.

A la différence des classes de rattrapage pour garçons, réservées aux enfants, celles de l'Ecole informelle sont ouvertes aux jeunes filles et aux femmes adultes désireuses d'apprendre. Il serait plus efficace pédagogiquement de former les classes en fonction de l'âge, admet Aïfa Al-Takriti, mais les moyens font défaut.

L'Ecole informelle ouvre ses portes en fin d'après-midi. Elle met l'accent sur les trois R: wRiting, Reading et numeRacy (écriture, lecture et calcul). Ces bases sont complétées par des notions d'hygiène, de nutrition et d'économie domestique, la fabrication de savon par exemple. En 1994 on recensait 300 classes fréquentées par quelque 8000 jeunes filles et femmes. Cette année, la Fédération des femmes entend ouvrir 400 classes à l'intention de 13 000 élèves environ.

La télévision, seul média de masse, est également mobilisée pour l'éducation des femmes, qui va de pair avec leur endoctrinement. Ainsi, le vendredi, après la prière de 18 heures, la première des deux chaînes nationales _ les seules que les Irakiens sont autorisés à regarder _ propose un cours d'alphabétisation à travers la lecture du Coran, donnée par une femme en hidjab. Le soir le petit écran diffuse des documentaires d'inspiration nationaliste qui glorifient, par exemple, le militantisme des femmes de la FGFI et leur combativité durant la guerre du Golfe.

Dans le monde du travail, en revanche, les Irakiennes ne sont pas en première ligne. Le pays compte des femmes artistes, professeurs d'université ou médecins, mais ces exemples relèvent plus du cas particulier que d'une réelle ascension professionnelle des femmes. Et si les hôtels bénéficient d'un personnel féminin plurilingue et qualifié, la plupart de ces employées sont chrétiennes, les contacts quotidiens avec une clientèle masculine continuant à susciter des réticences en milieu musulman. En fait la guerre n'a pas propulsé les femmes dans le secteur économique, bien au contraire. Au vu des statistiques de la FGFI, la proportion de femmes dans la population active a même fortement régressé de 1977 à 1987, passant de 20% à 12%.

Non que la femme irakienne n'ait pas profité de la laïcité du régime et des efforts entrepris par la Fédération générale des femmes irakiennes. Mais les guerres, incessantes depuis l'accession de Saddam Hussein à la présidence en 1979, ont limité les ressources disponibles pour l'éducation, pesé sur la vie quotidienne des mères, épouses ou sœurs de combattants et fermé l'accès aux études ou aux stages à l'étranger. Combattre ou instruire, il faut choisir...


Par Michel Chevallier, journaliste pour Femina

 
     
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