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"En Irak, c'est l'innocence qu'on tue"

Hans von Sponeck - Interview

Après avoir démissionné avec fracas, le responsable humanitaire de l'ONU a quitté Bagdad fin mars. Il explique combien l'embargo a raté sa cible.

- Quinze mois plus tôt, votre pré-décesseur, Denis Halliday, était parvenu à la conclusion qu'il n'était pas en mesure d'alléger les souffrances de la population Irakienne. Vous avez mis du temps à découvrir l'évidence...

- La réalité, je le savais quand j'ai accepté ce poste, c'étaient les sanctions. Je voulais mettre toute mon énergie pour en réduire les effets. Il m'a fallu du temps pour me rendre compte que ce serait impossible et qu'on appauvrissait aussi les Irakiens sur le plan mental. Au début, je passais beaucoup de mon temps entre mon bureau et mon hôtel...

- Quelle a été votre première surprise en découvrant l'Irak?

- Les gens, leur amabilité, leur humour, leur loyauté. Fin janvier 1999, deux mois après mon arrivée, je me suis rendu à Bassora où des bombardements américains avaient tué dix-sept personnes. Il y avait une bruyante manifestation. Quand elle a été finie, la colère s'est effacée sous les sourires. Et durant cette vague de bombardements, j'ai exhorté les employés Irakiens de l'ONU à rester chez eux pour rassurer leurs familles. Ils préféraient rester fidèles au poste.

- Quand avez-vous pris conscience de la pauvreté de la population et de l'"appauvrissement mental"?

- On trouve de tout à Bagdad, même des ordinateurs, des chaussures de luxe, du parfum. Le problème, c'est qu'il n'y a qu'un pour cent de la population qui a les moyens de se l'offrir. Et j'ai mis deux mois et demi pour pénétrer dans un foyer Irakien. Il y avait une fillette de 14 ans, merveilleuse pianiste, qui m'a expliqué qu'elle jouait très fort, le mois précédent, "pour ne pas entendre les bombes". Et lorsque les bombes tombaient, une autre fille prenait le bébé dans ses bras et se couvrait d'un tapis. Elle régressait dans une sorte de cocon.

- On a dû mal à comprendre la raison de ces bombardements...

- Vous savez qu'il y a des frappes aériennes en moyenne tous les trois jours et que les sirènes retentissent quotidiennement en Irak? Plus de 140 morts et 446 blessés du 28 décembre 1998 à la fin de l'année passée. C'est une sorte de bonus: aux effets catastrophiques des sanctions dans la vie de tous les jours, il s'agit d'ajouter un traumatisme psychologique. L'Unicef constate d'ailleurs que les maladies mentales se sont considérablement accrues chez les moins de 14 ans.

- Racontez-nous ce qui vous a frappé dans "la vie de tous les jours"...

- Ce n'est pas possible en moins de quatre heures. Ou alors si, juste une histoire... Devant notre hôtel, il y avait un gosse en quête d'argent. Un petit gars actif, brillant, qui savait tout faire. Il rendait mille services, à commencer par ouvrir les portes des voitures. J'ai essayé de faire sa connaissance, mais il ne se livrait pas. De fil en aiguille, je suis remonté jusqu'à sa mère qui m'a expliqué que son fils avait l'obligation de rentrer chaque jour avec 2000 dinars, soit un dollar, s'il voulait dormir à la maison. Question de survie pour la famille. J'ai proposé de donner une compensation pécuniaire, si elle le laissait aller à l'école. Elle a refusé, trop digne. Et, malgré diverses tentatives, ce petit gars a continué de quémander. Il faisait presque partie de notre entourage. Le jour de mon départ, à la porte, il y avait abondance de caméras. Lui n'était pas là. Une fois passé le coin de la rue, je l'ai vu. J'ai fait stopper la voiture. Nous nous sommes regardés. Il a mis un bras sur sa tête, l'autre devant, autour de sa taille (Hans von Sponeck mime le geste). Le signe de l'enlacement, de la tendresse. C'est l'innocence qu'on tue! (Hans von Sponeck pleure.)

- Vous avez dit que nous étions en train de perdre une génération d'Irakiens ou de fabriquer des révoltés...

- Un exemple, l'école du quartier Medina Saddam, à Bagdad : pas de pupitre, des blocs de pierre en guise de sièges. Avant la guerre, l'Irak était un modèle éducatif pour toute la région; l'Etat consacrait 2,1 milliards de dollars à l'enseignement et l'illettrisme passait sous la barre des 10%. Aujourd'hui, le budget n'est plus que de 229 millions et il y a un tiers d'analphabètes.

- On dit que vos rapports à Kofi Annan étaient tronqués par les responsables du programme "pétrole contre nourriture" à New York. C'est vrai?

- Je peux vous dire qu'il y a une inquiétude générale des chefs de mission de l'ONU sur la manière dont nos rapports sont finalisés...

- Comment démêlez-vous la propagande, Irakienne ou américaine?

- Nous naviguons entre les deux, c'est vrai. Nous enquêtons. Ainsi, l'année passée, un rapport américain sur les stocks en Irak signalait que 45% des médicaments reçus n'avaient pas été distribués. D'août à janvier, nous avons constaté que cette part était en réalité de 28% (15% en prévision d'épidémies ou d'autres catastrophes, 6% réservés aux tests de qualité, 5% recalés à cet examen et 2% inutilisables, par exemple vu le manque de seringues). L'OMS nous a assurés que ces chiffres étaient conformes aux normes. Pour ce qui est de la nourriture, nous avons environ 300 observateurs. Je peux vous dire qu'elle parvient bien à la population.

- On parle beaucoup de la malnutrition, du manque de médicaments, de la mortalité infantile...

- En 1991, il y avait 56 enfants de moins de cinq ans sur mille qui mouraient et la courbe était favorable. L'an dernier, il y en a eu 131 pour mille. Ces chiffres émanent de l'Unicef. Madeleine Albright a dit naguère qu'elle avait conscience du prix de la souffrance, mais que "ça en valait la peine". Je vous laisse juge. C'est le régime que l'on voulait faire plier. Chaque jour qui passe, une économie illégale se développe, qui profite aux puissants.

- Votre solution?

- Lever les sanctions demain matin; ouvrir la porte sur la Turquie, la Syrie, la Jordanie et la mer; inviter les Irakiens à la table des négociations; leur dire quand leur discours est inadmissible; contrôler ce qui arrive dans le pays.

- Ce n'est pas à l'ordre du jour.

- Mais, de ce côté aussi, la coupe se remplit. A Washington, 70 députés se sont publiquement élevés contre ce régime de sanctions. Et un rapport récent commandé par la Chambre britannique des communes dit explicitement que l'ONU ne devrait plus imposer des sanctions économiques, car elles renforcent la concentration du pouvoir aux mains de l'élite et entraînent l'appauvrissement des défavorisés.

- On dit que les Américains ont obtenu votre tête parce que vous avez dénoncé publiquement les effets pervers des sanctions. L'analyse est correcte?

- Non. Kofi Annan, que j'ai encore rencontré la semaine passée, m'a gardé toute sa confiance. Pour moi, ce n'était pas une question de pressions, mais de conscience.

- Quelle est la goutte qui a fait déborder le vase?

- Il y a eu d'abord la goutte qui a fini de remplir le vase. Le 17 décembre, histoire de pouvoir partir à temps en vacances de Noël, le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté une résolution pour assouplir les sanctions. Mais avec une procédure longue d'un an. Ils n'ont pas vu l'urgence.

- Et la goutte de trop?

- L'analyse de ce dispositif. Les conditions étaient inacceptables par l'Irak. Je me suis donc rendu compte qu'il m'était impossible d'aider la population, victime injuste de l'embargo. Il ne me restait plus que le rôle d'alarme.

- Maintenant, à 60 ans, vous octroyez-vous une retraite "bien méritée"?


- Pas question. Je vais lutter contre le principe des sanctions et expliquer la souffrance du peuple Irakien. Le 29 février, j'ai exposé mon point de vue aux membres du Conseil de sécurité de l'ONU; la semaine dernière, j'ai discuté avec le secrétaire d'Etat allemand aux Affaires étrangères et des députés au Bundestag. Je pourrais aussi m'associer au travail du CICR ou des grandes ONG.

- Votre successeur, le Birman Tun Myat, devrait se montrer assez docile pour plaire aux Américains...

- Comme moi quand j'ai pris mon poste... Je vais le rencontrer. Je vais lui recommander simplement d'être honnête et courageux.



Propos recueillis par Denis Etienne, journaliste à L'Hebdo
Paru le 13 avril 2000 dans L'Hebdo.

 
     
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